(Il cherche dans les papiers.) Voici le texte: «... si l'on écarte l'hypothèse d'un document forgé avec le plus grand soin...»
Ce qui veut dire, n'est-ce pas? L'écriture ressemble beaucoup à celle de Dreyfus, mais je ne peux pas dire si elle est de lui ou d'un imitateur.
Vous me suivez, Barois?
BAROIS (très froid).—Je vous suis.
WOLDSMUTH.—Sur ces deux expertises contradictoires, on décide l'arrestation. Oui. Sans attendre un supplément d'enquête, sans même surveiller les allées et venues de celui qu'on soupçonne... On est moralement convaincu que c'est lui. Ça suffit. On l'arrête.
Là, un incident dramatique, que je veux vous raconter.
Dreyfus est convoqué, un matin, au ministère, pour une inspection générale. On lui a recommandé, contre toutes les règles, de se présenter en civil. Premier étonnement. Remarquez que s'il avait été coupable, sa méfiance se serait éveillée et il aurait eu le temps de fuir. Mais non. Il arrive, tranquillement, à l'heure dite, et ne trouve aucun des camarades habituellement convoqués avec lui. Nouvelle surprise.
On l'introduit hâtivement dans le cabinet du chef d'État-Major général. Le général n'y est pas; mais des inconnus, en civils, sont là, massés dans un coin, et le dévisagent. Un commandant, sans lui parler de l'inspection, lui dit: «J'ai mal au doigt, voulez-vous écrire une lettre à ma place?»
Étrange moment pour demander à un subordonné ce service d'ami...
Il plane une sorte de mystère. Les paroles, les attitudes, tout est insolite.