Dreyfus s'assied, interloqué.

Aussitôt le commandant commence une dictée: des phrases choisies parmi celles du bordereau incriminé. Naturellement Dreyfus ne les reconnaît pas; mais la voix hostile de l'officier supérieur et cette atmosphère de drame qui l'enserre depuis son arrivée, le troublent: son écriture s'en ressent. Le commandant se penche vers lui, et crie: «Vous tremblez!» Dreyfus, ne comprenant pas ce mouvement d'humeur, s'excuse: «J'ai froid aux doigts...»

La dictée continue. Dreyfus s'applique à écrire mieux. Le commandant, déçu, l'interrompt: «Faites attention, c'est grave!» Et brusquement: «Au nom de la loi, je vous arrête!»

BAROIS (impressionné).—Mais ce récit, d'où le tenez-vous? L'Eclair a raconté les faits tout autrement.

(Il se lève et fait quelques pas dans la chambre obscure.) Qui vous dit que votre histoire est la vraie?

WOLDSMUTH.—Je sais d'où viennent les renseignements de l'Eclair. La scène a été dénaturée.

(Baissant la voix.) Barois, j'ai eu entre les mains la photographie de la dictée... Oui! Eh bien, l'émotion qu'elle révèle est presque insignifiante et très explicable.—En tous cas, je vous affirme qu'un traître qui se sent découvert, et à qui l'on veut faire écrire les mots mêmes dont il s'est servi pour trahir, ne se maîtrise pas à ce point, ce n'est pas possible!

Barois ne répond pas.

WOLDSMUTH.—Et puis, je sais encore autre chose. Le mandat d'arrestation a été signé un jour avant l'épreuve de la dictée; et l'arrestation était si bien décidée, quoi qu'il pût arriver ce matin-là, que la cellule de la prison était prête depuis la veille!

Barois ne répond toujours rien.