II

17 février 1898.

Au Palais de Justice: la Cour d'Assises, 10e journée du procès Zola.
L'audience est suspendue.
Salle comble. Une foule tassée, grouillante, bavarde, gesticulant sur place. Un semis d'uniformes, d'aiguillettes dorées, parmi des toilettes de femmes. On se montre des têtes connues: généraux de l'État-Major, actrices en vedette, journalistes comédiens, députés. Le barrage noir des avocats sépare cette houle chatoyante du prétoire vide, que domine le Christ mélodramatique de Bonnat.

Une atmosphère âcre, étouffante, que traverse et secoue par instants une onde brusque de sympathie ou de haine, violente comme un courant électrique.

Dans les premiers rangs de l'auditoire, un groupe attentif, parlant bas: Harbaroux, Barois, Breil-Zoeger, Cresteil d'Allize, Woldsmuth; et parmi ces hommes, la silhouette sibylline de Julia.
Trois heures.

Un remous profond, venu des portes, soulève la foule. Un flot neuf d'arrivants s'insinue dans les moindres interstices du public massé; des étudiants à bérets, des avocats en robe, escaladant les hautes cloisons de l'enceinte réservée, se juchent en grappes, sur la crête des portants, sur l'entablement des fenêtres.

Luce, patiemment, s'enfonce à son tour dans la cohue, qui murmure avec hostilité son nom, et parvient à gagner la place que Barois lui a réservée près de lui.

LUCE (bas, à Barois).—Je viens de là-bas.—ça va être rude. La majorité du jury penche pour l'acquittement. A l'État-Major, ils s'en rendent compte, ils sont très alarmés... Ils vont essayer de frapper un grand coup, aujourd'hui ou demain...

Un brusque silence, qui ne se prolonge pas: l'entrée de la Cour.