L'hémicycle se peuple: les magistrats, en robe rouge; les jurés, deux par deux, d'une gravité endimanchée de cortège municipal.
Emile Zola s'assied au banc des accusés, près du gérant de l'Aurore; derrière eux, les avocats: Mes Labori, Albert et Georges Clémenceau, entourés de leurs secrétaires.
Un sourd grondement ébranle la salle.
Zola et Labori se penchent vers la droite, où vient de retentir un coup de sifflet. Zola a les deux mains jointes sur le pommeau de sa canne, et les jambes croisées; sa face de hérisson, plissée de rides, est soucieuse; à chaque mouvement de sa physionomie le lorgnon brille, aiguisant la vivacité des prunelles. Il parcourt lentement des yeux cette multitude qui le hait, et son regard s'attarde, se repose un instant sur le groupe du Semeur.
Dans l'allée centrale, un uniforme s'avance. Des voix murmurent:—«Pellieux... Pellieux...»
A pas décidés, le général se dirige vers la barre des témoins et s'arrête militairement.
BAROIS (à Luce).—Voilà... C'est Pellieux qu'ils lancent à l'assaut!
L'émotion de la salle est si bruyante, que le général se retourne, d'un geste impatient, et la toise, imposant tout à coup, par son visage martial, par sa prestance de grand seigneur, par l'indiscutable autorité de toute sa personne, un silence, qui, d'ailleurs, est de courte durée.
Le Président, gros homme à figure ronde, dont les lèvres rasées, entre les favoris, sont minces et closes, fait un mouvement de colère; mais il est impuissant à rétablir le calme.
Dans le brouhaha, qui peu à peu s'éteint, on distingue la voix nette du général articulant certains mots:
«—... Les termes stricts de la légalité ... l'affaire Dreyfus... Je demande à parler...[1]».