La nuit est tout à fait venue. Un brouillard pluvieux mouille les épaules.
Barois passe familièrement son bras sous celui de Luce, qui marche, silencieux.
BAROIS.—Qu'est-ce qu'il y a, voyons? Du courage... Rien n'est perdu.
Il rit.
Luce le dévisage, à la lueur d'un bec de gaz: les traits de Barois reflètent une joie de vivre, une confiance, une activité sans bornes: c'est un accumulateur vivant.
LUCE (à Zoeger et à Julia).—Regardez-le: il dégage des étincelles...
(Avec lassitude.) Ah, je vous envie, Barois. Moi, je ne peux plus, j'en ai assez. La France est comme une femme saoule: elle ne voit plus clair, elle ne sait plus ce qui est vrai, elle ne sait plus où est la justice. Non, elle est tombée trop bas, c'est décourageant...
BAROIS (d'une voix timbrée, qui fouette les énergies).—Mais non! Avez-vous entendu ces cris, avez-vous vu cette foule en délire? Une nation qui est encore capable d'une telle effervescence pour des idées, n'a pas déchu.
CRESTEIL.—Il a raison, le bougre!
ZOEGER.—Mais oui, parbleu! Il y a du tirage, c'est entendu: mais qui s'en étonnerait? C'est peut-être la première lois que la morale intervient dans la politique. Ça ne peut pas aller tout seul!