JEAN.—Ah, depuis longtemps, plus longtemps que je ne croyais! Il doit y avoir des années déjà, que, sans m'en rendre compte, je suis obligé de me débattre pour conserver la foi.

SCHERTZ (vivement).—Non pas la foi! Mais cette foi réceptive des enfants: ce n'est pas la même chose!

JEAN (tout à sa pensée).—Je ne m'en suis aperçu vraiment que depuis quelques mois. Paris, peut-être... L'ambiance de Paris! L'ambiance surtout de cette Sorbonne! Ces cours où l'on analyse toutes les grandes lois universelles, sans jamais prononcer le nom de Dieu...

SCHERTZ.—On ne le nomme pas, mais on parle de lui sans cesse.

JEAN (amèrement).—J'avais l'habitude d'en parler plus nettement.

SCHERTZ (avec un sourire encourageant).—Il faut seulement s'entendre. (Hésitant.) Je pourrais peut-être vous aider, cher ami; mais je suis retenu par le peu que je sais de votre vie religieuse... Où en êtes-vous réellement?

JEAN (découragé).—Je n'en sais rien moi-même. Mais ça ne va plus, plus du tout...

L'abbé s'est assis, les jambes croisées, le buste penché en avant, le menton sur ses doigts entrelacés.

JEAN.—Je suis partagé entre des tendances qui se contredisent. Un déséquilibre atroce, d'autant plus douloureux que j'ai connu le calme, la foi sereine, le bon feu intérieur... Je vous jure que je n'ai rien fait pour en arriver là: au contraire. Longtemps j'ai refusé à ma raison le droit de s'attacher à ces questions. Mais maintenant je ne peux plus. Les objections s'amoncellent autour de moi; presque chaque jour j'en rencontre une nouvelle! J'ai bien dû m'apercevoir, bon gré, mal gré, qu'il n'y a pas un seul point de la doctrine catholique qui ne soulève aujourd'hui d'innombrables contradictions... (Tirant de sa poche un fascicule de revue.) Tenez, connaissez-vous ça? Un article de Brunois: «Les rapports de la raison et de la foi» (Geste négatif de Schertz.) Ça m'est tombé sous les yeux, par hasard, il n'y a pas bien longtemps. Je n'avais jusque-là aucune idée de ce que pouvait être l'exégèse moderne, je ne soupçonnais pas ce qu'étaient les attaques de la critique historique... Quelle révélation!

C'est là-dedans que j'ai appris, pour la première fois des choses comme ceci: Que les Évangiles ont été rédigés entre les années 65 et 100 après Jésus-Christ, et que, par conséquent, l'Église s'est fondée, a existé, pourrait exister sans eux... Plus de soixante ans après le Christ! Comme si, de nos jours, sans un seul document écrit, à l'aide de souvenirs et de vagues témoignages, on voulait consigner les actes et les paroles de Napoléon... Et voilà le livre fondamental, dont l'exactitude ne doit être mise en doute par aucun catholique!