CRESTEIL.—Il est tout de même inadmissible que ceux dont tous les actes politiques trahissent nos intentions, revendiquent effrontément notre héritage! Rappelez-vous l'histoire des fiches! Ceux qui s'étaient permis d'organiser officiellement la délation dans l'armée, n'ont pas hésité, devant la Chambre, à s'abriter derrière nos principes!
ZOEGER.—Verbiage de tribune!
BAROIS (tristement).—Et puis, c'est une loi historique: les vainqueurs prennent immédiatement les vices des vaincus. On dirait qu'une immoralité spéciale et contagieuse suinte directement du pouvoir.
CRESTEIL (sombre).—Non. La vérité, c'est que tout ce qui a été touché par cette affaire, tout ce qui est né d'elle, est resté empoisonné.
LUCE (sur un ton de reproche).—Cresteil...
CRESTEIL.—Pourquoi nier l'évidence? Depuis le dossier secret de 94, jusqu'au dessaisissement de la Chambre Criminelle, en passant par le procès Esterhazy et par le procès Zola, la route est jalonnée d'irrégularités!
(Avec exaspération.) Et ça n'est pas le plus fort! Quand nous avons abouti à la condamnation de Rennes,—et puis, à la grâce... (Il paraît prendre plaisir à rouvrir toutes les blessures)... ceux dont l'activité n'était pas détruite jusque dans ses racines, gardaient, malgré tout, l'espérance d'un triomphe final. Mais c'était encore trop pour notre destinée de laissés-pour-compte! Il fallait que nous fussions irrémédiablement trahis! Alors, tout le sens de l'Affaire, tout ce pour quoi nous avions sacrifié notre vigueur, notre repos, tout a sombré dans l'acceptation d'une illégalité définitive: la cassation sans renvoi d'un tribunal qui n'avait pas le droit de la prononcer, et qui n'a pas reculé, pour faire la justice, devant le viol flagrant de la Loi! Ah, ah...
LUCE.—Cresteil...
ZOEGER (de sa voix atone et sarcastique).—Estimez-vous qu'un nouveau conseil de sept officiers quelconques, improvisés juges, eût été plus qualifié que la Cour de Cassation, la plus haute juridiction civile?
Barois croise le regard de Luce et détourne le sien sans prendre la parole.