CRESTEIL.—Ce n'est pas ainsi que la question doit être posée, Zoeger. On a raconté que la Cour de Cassation était cuisinée depuis deux ans,—et il est positif qu'en ces deux ans, bien des sièges ont reçu de nouveaux titulaires... Mais ce n'est pas à ces points de vue-là que je désire me placer.
(Avec une élégance dédaigneuse.) Je dis seulement qu'il y avait une façon plus propre de conclure, sans obtenir, en dernier ressort, l'assentiment de juges civils, après d'interminables ergotages de juristes et de scribes autour de l'article 445. Je dis que pour annuler l'injustice de Rennes, il fallait le verdict éclatant d'une autre juridiction militaire. Et je dis que l'Affaire en est restée, pour toujours, comme une plaie qui suppure, et qui ne pourra pas se fermer!
BAROIS (sans conviction).—C'était tout recommencer.
CRESTEIL.—Tant pis!
BAROIS.—Les forces humaines ont des limites.
CRESTEIL.—Barois, vous pensez exactement comme moi, à ce sujet, vous l'avez assez souvent répété dans votre Semeur!
Barois baisse la tête en souriant.
CRESTEIL.—D'autant plus que l'occasion d'un nouveau conseil de guerre était magnifique!... Les généraux, ceux-là mêmes dont les réticences avaient emporté la condamnation de 99, venaient de démentir formellement, à l'enquête de la Chambre Criminelle, l'histoire du bordereau annoté par le Kaiser! Il eût donc suffi de leur faire répéter leurs dépositions devant les juges-officiers, et l'acquittement était assuré!
LUCE.—A quoi sert de récriminer? Votre pessimisme est excessif, Cresteil,—même aujourd'hui!
BAROIS (se levant).—Nous avons l'air d'être venus là tout exprès, pour étaler les déceptions de nos cinquantaines...