BAROIS.—Mais rien que votre atavisme devrait vous faire frémir d'inquiétude! Tous les instincts qui m'ont affranchi, moi, quand j'avais votre âge, ils sont en vous, quoi que vous fassiez, plus ou moins obscurs, plus ou moins mâtés, mais ils sont, et ils peuvent remonter brusquement à la surface et bouleverser votre vie!

Voyons, Marie, comment pouvez-vous affirmer que vous ne douterez pas? Pouvez-vous soutenir que vous n'ayez jamais eu un seul doute? Rentrez en vous, voyons... Il n'est pas possible que jusqu'ici... (Il montre les tomes du Semeur.) Aucun, aucun doute ne vous a frôlée?

MARIE.—Aucun, je vous assure... Jamais.

Ses yeux brillent de candeur. Il la considère en silence.

Un temps.

MARIE.—Non, le monde est trop vide... Rien n'est grand, rien ne dure...

BAROIS.—Croyez-vous qu'il n'y ait pas de place sur terre pour un cœur qui veut s'agrandir?

Elle l'examine longuement, avec respect, avec compassion.

MARIE.—Oui, père, j'ai souvent pensé à vous, depuis que je suis ici... Vous n'avez pas eu la chance de connaître la grâce, vous n'avez pas senti ce que c'est qu'un regard de Dieu: et pourtant vous êtes bon, et juste. Mais comme vous avez dû vous donner du mal! C'est tellement plus simple d'être bon pour l'amour de Dieu!

BAROIS.—Croyez-vous qu'il soit plus beau d'abdiquer toutes les responsabilités, tout le labeur de la vie, de s'en remettre une fois pour toujours à une règle monastique,—plutôt que de prendre courageusement la tâche qui se présente, et de l'accomplir, par les chemins de tout le monde? Ce que vous désirez, c'est un suicide de la pensée et de l'action!