Il y a dans le sentiment religieux deux éléments tout à fait séparés par leur nature. Premièrement: le sentiment religieux dans sa pureté, qui est, si je puis dire, l'alliance conclue avec le divin, et, en même temps les rapports intimes et privés qui s'établissent entre Dieu et les âmes religieuses. Bien.—Secondement: l'élément, je dirai dogmatique, les affirmations théoriques sur Dieu, et les rapports,—non plus intimes, mais cultuels—entre l'homme et Dieu. Comprenez-vous cela?

JEAN.—Oui.

SCHERTZ.—Eh bien, pour la sensibilité religieuse d'aujourd'hui, un seul de ces éléments est fondamental: c'est le premier, l'alliance personnelle avec Dieu.

JEAN.—Comment pouvez-vous dire: la sensibilité d'aujourd'hui? La religion n'est pas soumise à la mode!

SCHERTZ.—Ach, ceci est une parenthèse. La religion est soumise sinon à la mode, du moins au développement moral de l'humanité. Tenez: au moyen âge, est-ce qu'on ne puisait pas de grandes forces, simplement dans le sens littéral des dogmes? Aujourd'hui non; c'est un fait. Regardez les catholiques, ceux qui ont vraiment une vie intérieure: beaucoup d'entre eux ont de capitales ignorances, au sujet de la religion théorique; sans qu'ils s'en doutent, le dogme est chez eux au deuxième plan; et cela n'importe pas.

Reprenons. Je dis: pour vous, pour moi, pour un grand nombre de nos contemporains, le premier élément, la foi personnelle, est intacte. C'est la croyance dogmatique qui a perdu l'équilibre. Nous n'y pouvons rien: la religion romaine, telle qu'elle est fixée actuellement, est inacceptable pour beaucoup d'esprits ayant de la culture, et pour tous les esprits ayant des connaissances approfondies. Le Dieu qu'ils nous offrent est trop petitement humain: aujourd'hui, la croyance en un Dieu personnel, en un Dieu monarque, en un Dieu fabriquant l'univers, la croyance au péché et à l'enfer... Ach, non! Cette religion-là n'est plus à notre mesure! Elle ne contente plus, comment dire, notre soif de perfection.

Les croyances humaines sont obéissantes à l'évolution, comme toutes choses; elles marchent, allant du moins bien vers le mieux. Eh bien, la religion doit, de toute nécessité, être adaptée à l'intelligence actuelle. Rome est fautive de résister à cette adaptation.

JEAN (vivement).—Mais en condamnant, comme vous le faites, l'Église contemporaine, est-ce que c'est réellement vous qui avez raison?... N'est-ce pas, simplement, que vous êtes...

SCHERTZ (l'interrompant).—Comprenez bien ceci: dans les croyances des hommes, même en supposant que l'origine en soit divine, il y a forcément un élément humain. On commence seulement à en tenir compte. Ainsi, les orthodoxes avouent seulement depuis peu, que certains récits de la Bible et des Évangiles sont des histoires figurées. Je donnerai des exemples: Jésus descendant vers les régions inférieures de la terre... Ou bien Jésus emporté par Satan sur la montagne... Aucun théologien sérieux n'ose plus affirmer: «Oui, cette descente a eu lieu, matériellement... Oui, cette montagne a existé, matériellement.» Ils avouent aujourd'hui: «C'est figurativement

Eh bien, cette manière d'appeler honnêtement symbole ce qui est manifestement symbolique, voilà ce qui est bon pour des gens comme vous ou moi. Mais il faut l'appliquer, non pas comme les orthodoxes, qui le font de mauvais gré et seulement pour les légendes vraiment grossières; il faut l'appliquer à tous les faits affirmés par la religion, dès que ces faits sont inacceptables à la raison moderne. Ainsi vous avez la solution de toutes les difficultés.