Long silence.
Jean réfléchit, sans détacher les yeux du visage énergique de l'abbé.
SCHERTZ.—D'ailleurs, il faut être bien persuadé, mon cher ami, qu'avant peu d'années, tous les théologiens instruits en arriveront là; et ils seront surpris que les catholiques du XIXe siècle aient pu si longtemps accepter le sens littéral de tous ces récits poétiques. Ils diront: «Ce sont des visions des histoires pleines de signification, mais idéales; les évangélistes les ont accueillies sans critique, ainsi que pouvaient faire des gens anciens, dénués d'instruction, et crédules.»
JEAN.—Mais un fait est un fait. Les dogmes sont vrais, ou bien ils ne sont rien.
SCHERTZ.—Ach! Le vrai et le réel, c'est deux!... L'objection que vous faites est fréquente. Mais vous dites: vérité; et vous pensez: authenticité. Ce n'est pas la même chose. Il faut s'attacher à voir la vérité, non pas dans le fait lui-même, mais dans la signification morale de ce fait... On peut accepter le sens fondamental que renferme le mystère de l'Incarnation, ou celui de la Résurrection, sans, pour cela, admettre que ce soient des événements authentiques, historiquement exacts, comme la capitulation de Sedan ou la proclamation de la République!
L'abbé se lève, tourne autour de la table et vient se camper devant le siège où Jean reste songeur.
L'abbé est ému. La gravité formaliste de son visage a disparu, laissant paraître l'intensité d'une flamme intérieure que Jean ne soupçonnait pas.
SCHERTZ (montrant, d'un grand geste, son crucifix).—Quand je suis agenouillé là, devant cette croix, et que je sens monter, du plus profond de moi, comme une vague, cet amour pour Jésus, et que ma bouche prononce: «Mon Sauveur!» Ach, ce n'est pas je vous assure, parce que je pense au dogme mystique de la Rédemption, à la façon d'un enfant du catéchisme!... Non... Mais je considère immensément, ce que Jésus a fait pour l'humanité: tout ce qui est vraiment bon dans l'homme d'aujourd'hui, tout ce qui promet de s'épanouir dans l'homme de demain, vient de lui! Et alors, je me penche, en toute raison satisfaite, devant notre sauveur, devant celui qui est le symbole du sacrifice et du désintéressement; devant la Douleur acceptée, qui rend l'homme pur!
Et quand je fais le matin, sur l'autel, ma communion de chaque jour, qui renouvelle ma force et m'élève le cœur pour la journée entière, mon sentiment est si intense que c'est bien exactement pour moi comme la Présence réelle de Dieu! Pourtant l'Eucharistie, ce n'est qu'un symbole, le symbole de l'action sensible et continue de Dieu sur mon âme; mais mon âme l'appelle, cette action, et la recherche, presqu'avidement!
Jean réfléchit. L'exaltation de l'abbé augmente, par opposition, son calme et son besoin de contradiction.
JEAN.—Je veux bien. Cependant un simple catholique, qui croit fermement aux faits matériels de l'incarnation ou de l'Eucharistie, met dans ses prières et dans ses communions bien plus que vous ne pourrez jamais y mettre, avec vos restrictions!