BAROIS.—Non, ce n'est pas ça... Je ne suis plus, ni physiquement ni moralement, le chef qu'il faut au Semeur. L'entrain n'y est plus. Le public s'en aperçoit bien. Et les collaborateurs! En fait, la direction m'échappe de jour en jour: ce sont les jeunes venus qui donnent le ton, maintenant. Moi je suis le vieux, débordé et suspect... (Sourire amer.) Et puis, voilà assez longtemps que Breil-Zoeger attend la place...
Il tire de sa poche un manuscrit plié qu'il pose sur le bureau.
BAROIS.—Tenez. J'ai voulu vous soumettre ça: une sorte de confession, de testament... J'ai l'intention d'y consacrer un numéro du Semeur. Pour ne pas m'en aller comme un vaincu, vous comprenez? Un dernier numéro, tout entier pour moi seul. Après, je me tairai.
LUCE.—Vous ne pourrez pas!
BAROIS.—Pourquoi donc? Justement, les médecins me prescrivent le repos; ils veulent que je quitte Paris, que je m'installe en banlieue, au grand air...
LUCE.—Un homme comme vous ne se condamne pas volontairement au silence!
BAROIS.—Oh si!... Il y a des stations, dans la vie, où il faut savoir s'arrêter, se tourner sur soi-même et prendre une détermination.
LUCE (penché).—Supposez un instant que les rôles soient renversés; que je sois venu vous dire: «Je quitte tout, je renonce à vivre...»
BAROIS.—Ah, vous, vous n'en auriez pas le droit! Mais ce n'est pas la même chose.
LUCE.—Je n'ai rien que vous n'ayez vous-même...