LUCE (d'une voix subitement voilée).—Oui, à ce moment-là, j'ai désespéré de tout... Pendant plusieurs semaines. (Relevant le front.) Et puis un matin, dans le jardin,—nous habitions encore Auteuil,—je me souviens, j'ai vu à nouveau les arbres, le soleil, les petits... Peu à peu, j'ai remonté la pente.

BAROIS.—Moi, voyez-vous, je n'ai plus une heure de paix, depuis que je sens mon tour approcher! Autrefois je me disais: «Oui, elle viendra, elle me prendra, comme les autres...» (La main au cœur.) Mais maintenant je sais par , et tout est changé! Je sens son crampon qui a mordu là, qui m'attire par ce lambeau de chair malade, qui m'attire, moi, mon œuvre, la joie que j'aurais à vivre...

Ah, je ne peux pas me résigner à ce néant!

Un silence.

LUCE.—Nous ne voyons pas les choses de même. Pour moi, la vie et la mort se sont toujours confondues. C'est la suite du même mystère... Et j'envisage ainsi le problème depuis tant d'années, que je n'ai plus la moindre velléité de révolte!

BAROIS.—Votre consentement est au-dessus de mes forces!

LUCE.—Je ne consens pas! Mais je ne m'insurge pas non plus. Je me sens si peu de chose dans l'agencement des lois universelles... Je me suis habitué à n'être qu'une parcelle d'univers qui accomplit sa destinée; je me relie au passé et à l'avenir: je me devine, par avance, prolongé par ceux qui feront, après moi, la même œuvre que moi. (Souriant.) Je vous répète que les satisfactions de la raison ont pour moi une extrême importance: ce que la mort a de rationnel, quand on l'envisage ainsi, me la fait accepter aussi naturellement que la naissance.

BAROIS.—Je vous envie.

LUCE.—Mais ce calme est à la portée de chacun!

Barois secoue la tête.