LUCE (ton de reproche).—Je vous assure que si j'étais, comme vous, paralysé par la mort, je me contraindrais à réagir. Nous sommes un fragment de vie universelle,—peut-être le seul qui ait conscience de lui-même: cette conscience nous fait un devoir de vivre le plus possible.

Vous, Barois, vous qui aimiez tant la vie!

BAROIS (avec désespoir).—Mais je l'aime plus que jamais, mon ami, et c'est bien ce qui m'empêche d'accepter qu'elle puisse finir! Plus j'aime la vie, et moins je me résigne aux conditions dans lesquelles il faut vivre. Pourquoi la conscience, si c'est pour contempler le néant?

Luce le regarde sans répondre.

BAROIS.—Le néant... J'ai beau me raisonner, je ne peux plus sortir de là!

LUCE.—Vous vous laissez dominer par votre moi. C'est fréquent, lorsqu'on vieillit: la personnalité devient plus précise, plus pesante; on est moins sollicité par l'extérieur, on concentre ses facultés sur soi... Il faut lutter contre cette ankylose!

BAROIS (s'abandonnant).—Ah, mon pauvre Luce, comment ne pas désespérer de tout? Voyons! A quoi ont abouti nos efforts? Récapitulez nos déceptions, depuis l'Affaire! Partout le mensonge, l'intérêt, l'injustice sociale, comme avant! Où est-il le progrès? Y a-t-il une seule de nos certitudes qui se soit imposée, grâce à nous? Au contraire, je constate plutôt un recul, puisque les jeunes nous renient, et qu'ils ont pris le contre-pied de tout ce qui nous avait paru définitif! Quelle pitié! Voilà que beaucoup d'entre eux se soumettent intégralement au catholicisme! Est-ce qu'ils ignorent nos attaques? Non, mais ils y ont trouvé des réponses en accord avec les besoins de leurs tempéraments, et ils sont assurés, autant que nous l'étions nous-mêmes! Ils ont même découvert de subtils détours pour réhabiliter le libre arbitre, et pour s'en faire une raison d'agir! Ce sont des faits, mon cher...

Nous aurons beau travailler à améliorer le sort des autres, à les affranchir, toute la nature travaille contre nous: toutes les injustices, toutes les erreurs renaissent avec chaque couvée neuve, et c'est toujours la même lutte, et toujours la même victoire du fort sur le faible, du jeune sur le vieux, éternellement!

LUCE (très ferme).—Non, je ne peux pas vous suivre, je ne peux pas voir le monde si mauvais que vous le faites... Non... Au contraire, je vois qu'en somme, malgré des écarts, qui me désespèrent autant que vous, c'est tout de même l'ordre et le progrès qui finissent par gagner, peu à peu... Vue d'ensemble, l'humanité avance. C'est incontestable. Aucun esprit de bonne foi ne pourra le nier.

Barois se met à rire.