BAROIS.—Avouez donc que la croyance au progrès est un postulat optimiste qui est nécessaire à votre équilibre personnel!
Le progrès? L'outillage, les méthodes, oui, tout ce qui dépend de l'observation et de l'exercice, a progressé... Mais dans le fond qu'y a-t-il de nouveau depuis les philosophes grecs? Sur la vie, sur la mort, nous n'en savons pas plus qu'eux... Conjectures! Impossible d'affirmer ni de nier avec certitude l'existence de l'âme, la liberté...
LUCE.—C'est déjà beaucoup d'avoir bien prouvé que tout se passe comme si l'âme et la liberté n'existaient pas.
BAROIS.—Ces acquisitions négatives et provisoires ne me contentent plus!
LUCE (tristement).—Vous aussi, Barois, vous voilà atteint par la contagion? Ah, je reconnais que nous vivons à une époque bouleversée... Mais comment ne sentez-vous pas que c'est l'avenir qui germe sous cette souffrance! Tu enfanteras dans la douleur...
Vous n'avez pas prononcé le cri du ralliement actuel, mais il était déjà sur vos lèvres: la faillite de la science... Formule commode! Une classe ignorante la répète depuis dix ans, et la jeune génération s'en est emparée, sans révision; car c'est plus facile à affirmer qu'à vérifier... (Avec orgueil.) Pendant ce temps-là, elle travaille, la science en faillite, et son apport s'accroît peu à peu: les théories qu'elle avait provisoirement ébauchées, elle les retouche quotidiennement, elle les consolide par de nouvelles découvertes... Elle avance sans répondre,—et c'est elle qui aura le dernier mot!
Il se lève et fait quelques pas, les mains derrière le dos.
LUCE.—C'est une réaction inévitable... Stupidement, on a voulu exiger de la science beaucoup plus qu'elle ne pouvait donner à ses débuts,—peut-être même plus qu'elle n'est susceptible de donner jamais. On a cru tout possible d'elle. Et maintenant il y a des esprits scientifiques, comme vous, qui se laissent aveugler par leur point de vue individuel: ils se disent naïvement, quand sonne leur soixantaine: «Voilà trente ans que je travaille. En ces trente années, mon existence à moi s'est chargée d'événements... Eh bien, pendant ce temps, la science, qu'a-t-elle fait? Je ne vois guère qu'elle ait progressé.»
La faillite de la science, mon ami, résulte tout simplement de la disproportion qui existe entre la brièveté de notre vie d'hommes, et la lente évolution des connaissances. Vous et les autres, vous êtes le jouet d'une apparence: vous êtes comme nos ancêtres qui ont affirmé pendant des siècles l'inertie du monde minéral, parce qu'au cours de leur rapide existence ils n'arrivaient pas à observer de modification sensible dans la composition d'un caillou!
Barois l'écoute avec une incurable indifférence.