BAROIS.—Oui... autrefois ce genre de raisonnement me satisfaisait. Maintenant non. J'y vois un agencement logique: mais rien de tout ça ne m'atteint à l'endroit où je souffre...

Un silence.

BAROIS.—(Les larmes aux yeux.) Ah, c'est affreux de vieillir...

LUCE (vivement).—Mais vous êtes plus jeune que moi!

BAROIS (grave).—Je me sens très vieux, mon cher. Je suis une machine usée; les leviers n'obéissent plus. Le cœur bat la breloque. J'ai là ... (il touche sa poitrine) comme un soufflet percé... Le moindre refroidissement me met au lit, avec la fièvre... Je suis fini, je me sens incapable de fournir une étape nouvelle...

LUCE (sans conviction).—Vous traversez une période de dépression qui passera...

BAROIS (avec rancune).—Mais vous ne sentez donc pas les années, vous! Le cerveau qui fléchit, les habitudes qui se figent... L'isolement, le vide sentimental, l'impossibilité de prendre quelque chose à cœur... Ah, sapristi, je les sens bien, moi! Ma vie est bloquée; c'est une impression atroce, je suis incapable d'activité: je n'ai plus qu'une mortelle envie ... d'avoir envie d'agir!

Et quand je me retourne vers le passé, qu'est-ce que j'y trouve? Qu'est-ce que j'ai fait?

Mouvement de Luce.

BAROIS (l'interrompant).—Evidemment, j'ai écrit, j'ai aligné des mots, j'ai échafaudé des argumentations... Je laisse des livres, des articles qui ont eu leur actualité... Mais croyez-vous que je sois dupe? que je m'illusionne sur la pauvreté de tout ça?