LUCE.—Vous méconnaissez votre vie, Barois, ce n'est pas digne. Vous avez cherché; vous avez trouvé des parcelles de vérité: vous les avez divulguées généreusement; vous avez contribué à extirper quelques erreurs, et à préserver quelques certitudes qui vacillaient; vous avez défendu la justice, avec une ferveur communicative, qui a fait de vous, pendant quinze ans, l'âme vivante d'un parti...

(Simplement.) Je trouve votre vie très belle.

Une fierté dans les yeux de Barois.

Il sourit et tend la main.

BAROIS.—Merci, mon ami... Autrefois, ces paroles-là m'auraient remis d'aplomb... Je ne rêvais pas d'autre oraison funèbre...

Mais maintenant...

Un silence.

BAROIS.—A quoi pensez-vous?

LUCE.—Je viens d'avoir, en vous regardant, cette idée: que beaucoup de ceux qui nous ont précédés ont dû éprouver cette angoisse... Ces hommes,—à qui nous sommes redevables de tout ce que nous avons pu faire—ont dû avoir ce même désespoir, ont dû s'imaginer que leur effort était inutile... (Un temps.) Allez, allez, Barois, la vérité, c'est qu'il n'y a pas une bonne graine qui se perde, pas une idée qui ne germe un jour, pas une parcelle de conscience acquise, qui disparaisse. Savons-nous si l'une des pensées que nous avons émises, vous ou moi, ne sera pas le point de départ d'une découverte, qui libérera davantage l'avenir? Il suffit, pour avoir fait du bon ouvrage, de s'être donné, humainement, toute sa vie. Quand on a semé le mieux et le plus possible, on peut s'en aller en paix, et céder la place à d'autres...

BAROIS (sombre).—Mais je ne suis pas aussi sûr que vous d'avoir semé le bon grain...