Luce le considère avec un découragement infini.
BAROIS.—J'ai totalement changé d'attitude devant l'univers. Je ne sais plus où j'en suis, voilà la vérité...
Certains jours, comme aujourd'hui, je ne peux plus accepter comme vrai ce que j'ai défendu jusqu'ici. Je sens bien que je n'arriverais pas à me prouver logiquement l'inanité de mes convictions passées; mais,—je ne sais comment dire,—c'est presque physiquement que je les repousse: je les repousse parce qu'elles ne m'ont apporté que des déceptions!
LUCE.—Vous ne raisonnez plus...
BAROIS.—Ah, on peut raisonner quand on a trente ans, quand on a la vie devant soi pour changer d'opinion, une sève qui bouillonne, du bonheur plein les veines! Mais quand on se sent près du terme, on est tout petit devant l'infini...
(Très lentement, les yeux perdus.) On a, par dessus tout, un désir vague ... le désir d'on ne sait quoi ... qui serait le remède à toutes les transes...
Un peu de paix, un peu de confiance... quelque chose sur quoi s'appuyer ... pour n'être pas trop malheureux, pendant le temps qui reste encore...
Il redresse la tête.
Luce, qui souriait mélancoliquement, rencontre son regard: son sourire s'évanouit.
Long silence.
Après un instant, Barois semble se ressaisir. Il tend son manuscrit à Luce.