«Il était couché, très affaibli par les accès de fièvre de la nuit. Cette semaine pluvieuse et malsaine a provoqué une petite toux qui l'épouvante.
«Mme Barois m'a dit que le médecin ne s'en inquiétait pas outre mesure, et qu'il comptait sur l'été pour en venir à bout. Mais lui, avait un visage ravagé. Il m'a dit, avec un frisson: «—Ah, j'ai cru mourir cette nuit»; puis, d'une voix angoissée, comme une confidence: «—J'ai peur de la mort...»
«Jamais encore il n'avait directement abordé ce sujet.
«Je le regardais, subissant la contagion de cette terreur, et ne voulant pas le laisser paraître. J'étais resté debout contre le lit. Il avait gardé mes doigts dans sa main.
«—La première fois que j'en ai eu peur, tenez, c'était ici, dans la cour ... devant le cercueil de ma grand'mère. J'avais onze ou douze ans, je venais d'être très malade. J'étais devant le catafalque, je regardais les fleurs, les bougies, et brusquement je me suis dit: Et si elle n'est plus du tout, du tout, du tout?...»
«Il a ajouté d'une voix bizarre: «Qu'est-ce que c'est, la mort? La désorganisation de l'être que je suis, dont ma conscience fait toute l'unité... Alors? Disparition de la conscience, de l'âme?...»
«Il me dévisageait en parlant. Je le sentais parvenu à ce point de faiblesse morale où l'on ne peut plus supporter que les hypothèses consolantes.
«Jamais je n'ai si fortement éprouvé la puissance sacerdotale dont je suis revêtu, moi, si indigne... Je lui ai crié, presque violemment: «—Ah, moi aussi, j'aurais beau m'étourdir, si je n'avais pas une foi absolue en la vie future, l'idée de la mort paralyserait toutes mes forces! Mais la croyance à l'immortalité fait partie de ma conscience, et les pires obstacles qu'on puisse lui opposer sont des objections faciles à anéantir!»
«Il n'abandonnait pas ma main. Il m'écoutait avec une anxiété qui faisait mal. J'ai continué:
«—D'où vient ma conscience? D'une simple organisation nerveuse de mon cerveau? Le cerveau, les nerfs,—la vie, la mort? Mais vous ne voyez pas que ce sont des mots qui tous renferment un égal mystère! Ce sont des étiquettes, ce ne sont pas des explications!