L'ABBÉ.—Dites-moi tout ... tout...
Le regard de Jean s'attarde dans la fenêtre ouverte; puis, de très loin, vient se poser sur l'abbé.
JEAN.—Ce qui s'est passé? (Un effort pour démêler les souvenirs d'un rêve.) Laissez-moi reprendre... Hier soir, nous nous sommes rencontrés au presbytère, n'est-ce pas? Mais vous n'avez rien remarqué, et je ne pouvais rien vous dire...
Devant le corps de ce pauvre abbé Joziers, je venais d'avoir ... (son œil s'illumine) ... la perception nette de l'âme!
Mouvement de l'abbé.
JEAN.—J'étais assis, je ne pouvais pas détacher mes yeux de ces traits pétrifiés; je cherchais l'ancienne ressemblance: mais il y avait une différence essentielle que je ne découvrais pas. Je cherchais une comparaison. Je me disais: «Ce corps est là comme une boîte vide...» Vide! ç'a été une révélation: le corps était là, et ce n'était plus rien. Pourquoi? parce qu'il avait perdu ce qui l'animait... L'heure saisissante de la dissociation était arrivée; la personnalité, ce qui faisait l'homme, s'était évanouie, était ailleurs! Autant l'idée de survivance spirituelle me paraissait inexplicable, autrefois; autant l'idée contraire me paraît maintenant absurde.
Oui, l'âme existe! Il m'a suffi d'un regard sur ce lit pour constater sa disparition, et pour être frappé par la plus élémentaire, la plus indubitable évidence!
L'abbé serre fébrilement sa main.
JEAN.—Je commençais à souffrir; mais je dominais mon mal pour ne pas interrompre ce tête-à-tête, qui m'ouvrait la possibilité d'une vie éternelle...
Enfin le domestique m'a ramené ici. Il m'a couché tout de suite; une crise effroyable... Oppressions, arrêts du cœur, étouffements... J'ai cru que j'allais mourir.