Jean devine sa surprise et y prend un mauvais plaisir: l'air vif, le soleil, la promenade, le grisent un peu. Il devient loquace.

JEAN.—A seize ans, voyez-vous, on se fait de l'amour une idée follement mystique! On place son rêve si loin, tellement hors des possibilités de la vie, qu'on ne pourrait rien trouver dans la réalité qui le satisfasse; alors on se fabrique, de toutes pièces, un objet imaginaire! Ça se fait tout seul: on prend la première venue, la plus proche... On se garde bien de chercher quel est son véritable caractère! Non... On l'enferme comme une idole dans le cercle clos de son imagination, on la pare de toutes les qualités que l'on souhaite à l'Élue,—et puis on s'agenouille devant, avec un bandeau sur les yeux... (Il rit.)

L'ABBÉ.—Mon pauvre Jean, que me racontez-vous donc...

JEAN.—L'intoxication est lente et sûre... Le temps passe, le bandeau ne tombe pas. Alors un beau jour, pour la remercier d'avoir plus ou moins longtemps personnifié vos aspirations amoureuses, sans hésiter, le sourire aux lèvres, on épouse une fillette qui vous est essentiellement étrangère...

(Une pause) Et puis, quand on a stupidement engagé sa vie entière...

Il s'arrête et regarde le prêtre bien en face.

JEAN.—... en-ga-gé sa vie... Sentez-vous ce que c'est?

L'abbé baisse la tête.

JEAN.—... Quand on se trouve enfin devant celle qu'on a choisie, et qu'on veut l'aimer, cette fois, pour de bon, dans la réalité de tous les jours, alors on s'aperçoit que l'on n'a rien de commun avec elle... Une inconnue! Peut-être une ennemie... Et c'est l'impasse!

L'ABBÉ.—Une inconnue, une inconnue... Voyons, ne me dites pas ça! vous avez été élevés l'un près de l'autre!