JEAN (avec âpreté).—Oui, et nous nous connaissions moins que l'on ne se connaît dans la plupart des mariages de présentation; parce que, dans ces cas-là, on emploie fébrilement le temps des fiançailles, à s'expliquer, à tâcher de se comprendre. C'est toujours ça... Tandis que nous n'y avons même pas pensé: nous croyions que c'était fait depuis toujours.
L'ABBÉ.—Pourtant au début, vos premières lettres...
JEAN.—Au début? Je me suis aperçu très vite que nous étions très différents, mais sans la moindre inquiétude, je l'avoue...
L'ABBÉ.—...?
JEAN.—Si vous saviez l'exaltation qui vous aveugle à ces moments-là! Ce bonheur, après lequel j'avais vu tout le monde courir en vain, je voulais si intensément qu'il fût pour moi, j'attendais avec tant de certitude cette exception de la vie en ma faveur! J'étais d'avance résolu à tout trouver parfait.
Et puis, dans les premiers temps du mariage, le rôle de l'homme est si facile! Il prend si aisément de l'influence sur sa femme! Mais qu'il se hâte! Les femmes les plus naïves ont un sens merveilleux qui les avertit vite de leur force, et les fait ressaisir bientôt tout l'empire qu'elles ont laissé prendre... Les premiers mois, allez, sont bien trompeurs! La femme, avec une inconsciente habileté, sait retenir et répéter. Elle vous tend un miroir fidèle... Mon Dieu, on s'y regarde avec plaisir... Jusqu'au jour où l'on découvre que ce qu'elle vous présente n'est qu'une image,—votre propre image... Et si pâle, si fragile, si effacée déjà...
L'ABBÉ.—Vous l'aimiez pourtant?
JEAN.—Je ne crois pas... C'est l'amour que j'aimais.
L'ABBÉ.—Elle vous aimait, elle, sans réserve!
Jean ne répond pas.