Comme beaucoup d'autres infortunés jeunes gens, Harvey n'avait en toute sa vie jamais reçu le moindre ordre direct sans qu'il fût accompagné de longues et parfois larmoyantes explications sur les avantages de l'obéissance et sur les motifs de la requête. Mrs. Cheyne vivait dans la crainte de lui briser l'âme, ce qui était peut-être la raison pour laquelle elle-même côtoyait les bords de la prostration nerveuse. Il ne pouvait comprendre qu'il eût à se presser pour le bon plaisir de qui que ce fût, et le déclara.
«Votre papa peut bien descendre ici, s'il est si pressé de me parler. Je veux qu'il me ramène tout droit à New York. On le paiera.»
Dan ouvrit de grands yeux, car par sa taille et sa beauté la plaisanterie produisait sur lui l'effet d'un nouveau jour levant.
«Dites donc, papa, cria-t-il par l'écoutille du gaillard d'avant, il dit que vous pouvez bien vous amener en bas pour le voir si vous êtes pressé de le faire! Vous entendez, papa?»
La réponse arriva sur un ton de voix si profond que Harvey n'en avait jamais entendu de semblable sortir d'une poitrine humaine.
«Assez plaisanté, Dan; envoie-le-moi.»
Dan se mit à rire sous cape, et jeta à Harvey ses souliers de bicyclette tout déjetés. Il y avait dans l'accent de la voix qui venait du pont quelque chose qui fit que le jeune garçon dissimula sa rage et se consola à la pensée de dévoiler graduellement l'histoire de son opulence et de celle de son père pendant le voyage de retour. Ce sauvetage ferait certainement de lui un héros parmi ses amis qui lui seraient dévoués pour la vie. Il se hissa sur le pont par une échelle perpendiculaire et gagna, en trébuchant sur une douzaine d'obstacles, l'arrière où un petit homme de taille ramassée, complètement rasé, à sourcils gris, était assis sur une marche qui donnait accès au gaillard d'arrière.
La houle était tombée pendant la nuit, laissant une longue mer d'huile que tachetaient autour de l'horizon les voiles d'une douzaine de bateaux de pêche. Entre eux de petites éclaboussures noires montraient la place des doris en train de pêcher. La goélette, une voile de cape triangulaire au grand mât, jouait avec aisance sur son ancre et, sauf l'homme près du toit de la cabine,—«le roufle», comme on l'appelle,—elle était déserte.
«Bonjour—bonsoir, devrais-je dire. Vous avez fait presque le tour du cadran, jeune homme.»
Ce fut le salut.