·007 était trop débordante d’émotions pour répondre. Elle n’entendit pas un furieux appel de sonneries de téléphone dans le poste d’aiguillage, ni l’homme, comme il se penchait au dehors pour crier à son mécanicien, à elle :

— Avez-vous de la vapeur ?

— Assez pour la conduire, si je pouvais, à cent milles au diable d’ici, répondit le mécanicien qui appartenait aux grandes lignes et détestait la manœuvre.

— Alors, foutez le camp. Le Marchandise à Grande Vitesse est dans le ballast à quarante milles d’ici, avec trois cents mètres de rail déterré. Non ; il n’y a personne de blessé, mais les deux voies sont bloquées. Heureux que le wagon de secours et la grue roulante soient de ce côté. L’équipe sera là dans une minute. Dépêchez-vous ! Vous avez la voie.

— Ma foi, je donnerais bien des coups de pied à ma moitié de petite personne, dit Poney, comme on faisait reculer ·007 avec fracas sur un horrible et sale wagon à l’aspect de fourneau de cuisine, mais rempli d’outils — un wagon-plat et une grue roulante derrière lui. — Il y a gens et gens ; mais vous, môme, vous avez de la veine. Il faut que cela marche, un wagon de secours. Maintenant, ne perdez pas la tête. Votre système de roues vous fera tenir la voie, et il n’y a pas, à vraiment parler, de courbes. Oh, dites donc ! Comanche m’a raconté qu’il y a un bout de rail en dents de scie, capable de vous faire un peu danser. A quinze milles et demi d’ici, après la rampe, au croisement de Jackson. Vous le reconnaîtrez à une maison de ferme, un moulin à vent et cinq sycomores dans la cour d’entrée. Le moulin est à l’ouest des sycomores. Et il y a, au milieu de cette section, un pont de fer de quatre-vingts pieds, sans garde-fou. Je vous verrai plus tard. Bonne chance !

Avant de bien savoir ce qui était arrivé, ·007 remontait à toute vapeur la voie au sein du sombre et muet univers. Alors les frayeurs de la nuit l’assaillirent. Elle se rappela tout ce qu’elle avait entendu dire à propos d’éboulements, de cailloux amoncelés par les pluies, d’arbres renversés, et de bétail égaré, tout ce que la Compound de Boston avait dit à propos de la responsabilité, et beaucoup plus encore issu de son imagination. D’un ton tout tremblant elle siffla pour franchir sa première rampe et opérer son premier changement de voie (un événement dans la vie d’une locomotive), et la vue d’un cheval effrayé et d’un homme tout pâle dans un cabriolet, à moins d’un mètre de son épaule droite, ne furent pas pour lui calmer les nerfs. Sur quoi elle fut certaine de sauter hors de la voie, sentit ses boudins se soulever sur le rail à chaque courbe, crut deviner que sa première rampe allait la faire se coucher par terre, exactement comme avait fait Comanche aux Newtons. Elle enleva la rampe jusqu’au croisement de Jackson, vit le moulin à vent à l’ouest des sycomores, sentit les rails mal posés se lever sous elle, et sua à grosses gouttes tout le long de sa chaudière. A chaque disloquante secousse elle croyait un essieu fracassé, et elle prit le pont de quatre-vingt-dix pieds sans garde-fou, comme un chat poursuivi au sommet d’une barrière. Alors, une feuille mouillée vint se coller à la vitre de son signal et jeta sur la voie une ombre voltigeante, qu’elle prit pour quelque petit animal sautillant, lequel sentirait mou si elle passait dessus ; or, toute chose molle sous le pied fait peur à la locomotive, comme elle fait à l’éléphant. Mais les hommes qui étaient derrière semblaient on ne peut plus calmes. Sans souci, l’équipe de secours grimpait du wagon fourneau au tender — plaisantait même avec le mécanicien, car ·007 entendit un bruit confus de pieds parmi le charbon, et un lambeau de chanson, quelque chose comme ceci :

Oh, the Empire State must learn to wait,

And the Cannon-ball go hang,

When the West-bound’s ditched, and the tool-car’s hitched,

And it’s way for the Breakdown Gang (Tara-ra !)