— Ce doit être la halte imprévue à propos de quoi Poney m’a blaguée, dit-elle, en cherchant à reprendre souffle, dès qu’elle fut en état de penser. Boîte chaude — halte imprévue. L’un comme l’autre font mal ; mais maintenant, je peux en dire deux mots au dépôt.

On lui fit faire halte, tout chaude sifflante, à quelques pieds derrière ce que les médecins appelleraient une fracture compliquée. Son mécanicien était à genoux au milieu de ses roues, mais il n’appelait pas ·007 son « coursier arabe », ni ne pleurait sur elle comme faisaient les mécaniciens dans les journaux. Il se contentait de maudire ·007, de tirer des mètres de déchet de coton carbonisé d’autour de ses essieux, et d’exprimer l’espoir de mettre à quelque jour la main sur l’idiot qui l’avait bourrée de cette façon. Personne autre ne prêtait attention à elle, attendu qu’Evans, le mécanicien de la Mogul, quelque peu blessé à la tête, et surtout ne décolérant pas, exhibait, à la lueur d’une lanterne, le cadavre mutilé d’un cochon noir et svelte.

— Ce n’était même pas un cochon d’une taille honnête, dit-il, c’était un goret.

— Ce sont de fort dangereux animaux, répliqua quelqu’un de l’équipe. Ils se mettent sous le pilote[24] et vous font tout doucement valser hors de la voie, n’est-ce pas ?

[24] Le pilote est la partie avant de la locomotive, située au-dessus des roues motrices.

— N’est-ce pas ! rugit Evans, un roux Gallois. Vous parlez comme si je n’étais pas un sacré jour de la semaine sans qu’un cochon me flanque dans le ballast. Je n’ai pas l’honneur, moi, de connaître tous les maudits gorets étiques de l’État de New-York. Non, ma foi ! Oui, c’est lui — et regardez ce qu’il a fait !

Ce n’était pas une mauvaise nuit de travail pour un petit cochon égaré. Le train de marchandise à grande vitesse semblait s’être répandu dans toutes les directions, car la Mogul avait quitté les rails et couru en ligne diagonale sur une distance de quelques centaines de pieds de droite à gauche, en entraînant avec elle tels wagons qui se souciaient de la suivre. Quelques-uns, d’avis contraire, avaient brisé leurs attelages et s’étaient couchés sur le flanc, tandis que les wagons de queue cabriolaient par-dessus eux. Dans ce jeu, ils avaient déterré, déplacé et tordu une bonne partie de la voie de gauche. La Mogul elle-même était entrée cahin-caha dans un champ de blé, et restait là, agenouillée, des guirlandes fantastiques de verdure entortillées autour de ses boutons de manivelle ; son pilote couvert de véritables parcelles de prairies, sur lesquelles du blé dodelinait d’un air ivre ; son feu éteint avec de la boue (c’était Evans qui avait fait cela dès qu’il avait repris ses sens) ; et son signal brisé à moitié plein de phalènes à demi brûlées. Son tender l’avait couverte de charbon, et on l’eût prise pour un buffle en rupture de ban, qui a voulu se vautrer dans quelque grand Magasin du Louvre. Car là gisaient, éparpillés sur tout le paysage, hors des wagons éventrés, les machines à écrire, les machines à coudre, les bicyclettes dans leurs caisses à claire-voie, toute une consignation de harnais d’importation plaqués d’argent, des toilettes et des gants de France, une douzaine de manteaux de cheminée en bois précieux délicatement modelé, un bateau à pétrole de quinze pieds, à l’avant duquel se trouvait tordu un lit de cuivre massif, une caisse de télescopes et microscopes, deux cercueils, une caisse de bonbons extra-fins, des produits de ferme de qualité supérieure, beurre et œufs en omelette, une boîte brisée de jouets coûteux, et quelques centaines d’autres somptuosités. Un campement de vagabonds se précipita on ne sait d’où et généreusement s’offrit à aider l’équipe. Sur quoi les garde-freins, armés de broches d’attelage, se mirent à se promener de long en large d’un côté, tandis que de l’autre le chef de train et le chauffeur montaient la garde, les mains dans leurs poches à revolver. Un homme à longue barbe sortit d’une maison située au delà du champ de blé, déclara à Evans que si l’accident fût arrivé un peu plus tard dans l’année, tout son blé eût été brûlé, et l’accusa de négligence. Puis il se sauva, attendu que ledit Evans était déjà sur ses talons, en train de crier à tue-tête : « C’est son cochon qui a fait le coup — c’est son cochon ! Il faut que je le tue ! Il faut que je le tue ! » Sur quoi l’équipe de secours partit à rire, tandis que le fermier mettait la tête à une fenêtre pour déclarer qu’Evans n’était pas un gentleman.

Quant à ·007, elle garda tout son sérieux. Elle n’avait jamais encore vu d’accident, et restait épouvantée de celui-ci. L’équipe riait toujours, tout en ne cessant de travailler ; et ·007 finit par oublier l’horreur de la chose dans l’ébahissement que lui causait leur façon de s’y prendre avec la Mogul des marchandises. Ils creusèrent la terre autour d’elle à l’aide de pelles ; ils alignèrent des traverses devant ses roues, et placèrent des crics sous elle ; ils l’entourèrent d’une chaîne de grue et la taquinèrent à l’aide de leviers ; tandis qu’on accrochait ·007 à des wagons avariés et qu’on la faisait reculer jusqu’à ce que le lien se brisât ou que les wagons eussent débarrassé la voie. A l’aurore il y avait trente ou quarante hommes au travail, à reposer et retasser les traverses, à remettre les rails en place et à les fixer. Au jour, tous les wagons qui pouvaient bouger se trouvaient confiés aux soins d’une autre loco, la voie était de nouveau livrée au trafic, et ·007 avait traîné la vieille Mogul par-dessus un véritable petit parquet de traverses, pouce à pouce, jusqu’à ce que ses boudins mordissent une fois encore le rail, et qu’elle s’y recalât avec retentissement. Mais la Mogul se sentait brisée corps et âme, et avait perdu toute espèce de ressort.

— Ce n’était même pas un cochon, répétait-elle d’un ton plaintif ; c’était un goret ; et il a fallu que ce fût à vous — à vous ! — qu’incombât la tâche de me secourir.

— Mais comment diable est-ce arrivé ? demanda ·007, fusante de curiosité.