— Ne pourriez-vous pas faire venir des domestiques d’Angleterre ?

— Je n’ai pas le moyen de payer le transport d’une fille pour qu’elle se marie au bout de trois mois. Et puis elle ne voudrait pas travailler. Une fois qu’elles ont vu le Chinois à l’œuvre elles refusent.

— Et vous, vous ne refusez pas le Japonais ?

— Certainement pas. Personne ne le refuse. Tout ça c’est de la politique. Les femmes des hommes qui gagnent six à sept dollars par jour — les ouvriers spécialistes — ont des domestiques chinois et japonais. Nous ne pouvons pas faire comme eux, nous autres. Nous avons à penser à l’avenir, à épargner, mais ceux-là dépensent jusqu’à leur dernier centime. Ils savent, eux, qu’ils n’ont rien à craindre. Ils sont Le Travail. On s’occupera d’eux quoiqu’il arrive. Vous pouvez juger, vous-même, si l’État s’occupe de moi.

Un peu plus tard, j’eus l’occasion de traverser une grande et belle ville entre six et sept heures par une matinée fraîche. Des Chinois et des Japonais livraient aux maisons silencieuses le lait, le poisson, les légumes, etc. Pour cette corvée glaciale pas un seul blanc n’était visible.

Plus tard encore un homme vint me voir sans trop afficher son nom. Il faisait d’assez importantes affaires et il me fit comprendre (d’autres avaient parlé à peu près de même) que si je répétais ses paroles ses affaires en souffriraient. Il parla sans discontinuer pendant une demi-heure.

— Dois-je donc en conclure, lui dis-je, que ce que vous appelez « Le Travail » domine absolument cette partie-ci du monde ?

Il fit signe que oui.

— Qu’il est difficile d’amener ici l’ouvrier de métier ?

— Difficile ? Seigneur Dieu ! s’il me faut un ouvrier supplémentaire pour mon travail (je paie, bien entendu, les gages fixés par l’Union) il faut que je le fasse venir en cachette ; il faut que j’aille le rencontrer comme par accident, plus bas sur la ligne, et si l’Union vient à le savoir, très probablement elle lui intimera l’ordre de s’en retourner vers l’Est, ou le congédiera et l’enverra de l’autre côté de la Frontière.