Cette torture, frère Victor en fut le témoin, un jour où il revenait du chevet d’un mort. Il vit l’œil du prêtre s’éclairer, les muscles de sa bouche se détendre, et entendit se raffermir sa voix qui toute la matinée était demeurée atone. Sœur Eva venait de reparaître dans Gunnison street, après une interminable absence de quarante-huit heures. Elle n’avait pas été écrasée. Il fallait que le cœur de frère Victor eût souffert dans son humanité, ou sinon il n’aurait pu voir ce qu’il vit. Mais la loi de son Église rendait la souffrance légère. Son devoir était de poursuivre sa tâche jusqu’à sa mort, ni plus ni moins que Badalia. Celle-ci, élargissant son rôle, affrontait le mari ivre, induisait à un peu plus de prévoyance la trop jeune épouse, prodigue et sans volonté, et quand l’occasion s’en présentait, mendiait des vêtements pour les bébés scrofuleux qui se multipliaient comme l’écume verte sur l’eau d’une citerne sans couvercle.

L’histoire de ses exploits était consignée dans le cahier que le curé signait chaque semaine, mais jamais plus Badalia ne lui parlait de batailles ni de rixes dans la rue. « Mlle Eva fait son travail à sa manière. Je fais le mien à la mienne. Mais j’en fais dix fois plus que Mlle Eva, et tout ce qu’il me dit, c’est : « Je vous remercie, Badalia, ça ira pour cette semaine. » Je me demande ce que Tom fabrique maintenant avec sa… sa nouvelle femme. J’ai presque envie d’aller le voir un de ces jours. Mais à elle, je lui arracherais le foie… Je ne pourrais m’en empêcher. Vaut mieux ne pas y aller, peut-être. »

L’immeuble Hennessy se trouvait à plus de trois kilomètres de Gunnison street, et servait de logement à peu près au même genre de monde. Tom s’y était installé avec Jenny Wabstow, sa nouvelle femme. Durant des semaines, il vécut dans une grande crainte de voir Badalia lui tomber dessus à l’improviste. La perspective d’une bonne bataille ne l’effrayait pas, mais il répugnait à la correctionnelle qui s’ensuivrait, et à l’ordonnance de pension alimentaire et autres inventions d’une justice qui ne veut pas comprendre cette loi pourtant simple, que quand un homme est fatigué d’une femme, il n’est n. d. D. pas si bête que de continuer à vivre avec elle, et voilà tout ». Durant quelques mois, sa nouvelle femme se comporta fort bien, et sut se faire craindre de Tom, suffisamment pour le maintenir rangé. D’ailleurs le travail abondait. Mais un enfant leur naquit, et conformément à la règle de ses pareils, Tom, peu soucieux des enfants qu’il aidait à procréer, chercha une diversion dans la boisson. Il se cantonnait, en général, dans la bière, laquelle est stupéfiante et relativement inoffensive : du moins elle paralyse les jambes, et avec elle, même si l’on a au cœur un désir ardent de tuer, le sommeil vient vite, et le crime reste souvent inaccompli. L’alcool, étant plus volatil, permet à la chair et à l’âme de travailler de concert… Habituellement au préjudice d’autrui. Tom découvrit que le whisky avait ses mérites… à condition d’en prendre assez. Il en prit autant qu’il en pouvait acheter ou obtenir, et à l’époque où sa femme fut en état de circuler à nouveau, les deux pièces de leur appartement étaient déjà dépouillées de maints objets de valeur. La femme alors lui dit son fait, non pas une fois, mais plusieurs, avec précision, abondance et métaphore ; et Tom se révolta de n’avoir plus la paix au bout de sa journée de travail, laquelle comportait une forte absorption de whisky. Ce pourquoi il se priva de la compagnie de Jenny et de ses blandices. Tom finit par lui tenir tête et la frappa… parfois sur le crâne, et parfois à la poitrine, et les meurtrissures formèrent matière aux commentaires échangés sur les seuils par les femmes que leurs maris avaient traitées de façon analogue. Elles n’étaient pas peu nombreuses.

Mais nul scandale bien public ne s’était produit jusqu’au jour où Tom jugea convenable d’ouvrir les négociations avec une jeune femme en vue d’un mariage conforme aux lois de la libre sélection. Il commençait à être très las de Jenny, et la jeune femme gagnait, à vendre des fleurs, suffisamment pour lui assurer le bien-être, tandis que Jenny attendait un autre bébé, et fort déraisonnablement croyait de ce fait avoir droit à des égards. Il s’insurgeait de la voir difforme, et il le lui déclara dans le langage de ses pareils. Jenny pleura tant, que Mme Hart, descendante directe et Irlandaise de « la mère à Mike de la charrette à âne », l’arrêta sur son escalier à elle et lui glissa tout bas :

— Que Dieu te bénisse, ma fille, car je vois comment cela va pour toi.

Jenny pleura de plus belle et donna à Mme Hart deux sous et des baisers, cependant qu’au coin de la rue Tom faisait sa cour à sa belle.

Ce soir-là, poussée par l’orgueil et non par la vertu, la jeune femme révéla à Jenny les propositions de Tom, et Jenny eut un entretien avec ce dernier. L’altercation débuta dans leur appartement à eux, mais Tom voulut s’esquiver, et à la fin tout l’immeuble Hennessy se rassembla sur la chaussée et forma un tribunal auquel en appelait de temps à autre Jenny, les cheveux épars sur le cou, les nippes dans le plus grand désordre, et les jambes flageolantes d’ivresse. « Quand on a un homme qui boit, on n’a plus qu’à boire aussi. Alors ça fait moins de mal quand il vous frappe », dit la Sagesse des Femmes. Et à coup sûr elles doivent s’y connaître.

— Regardez-le ! glapissait Jenny. Regardez-le, rester là sans trouver un mot à dire pour sa défense, et il voudrait ficher le camp et m’abandonner sans même me laisser un shilling ! Tu te dis un homme… tu oses, n. d. D., te dire un homme ? Mais j’en ai vu de meilleurs que toi faits de papier mâché et recraché ensuite. Regardez-le ! Il n’a pas dessaoulé depuis jeudi dernier, et il ne dessaoulera pas aussi longtemps qu’il pourra se procurer à boire. Il m’a pris tout ce que j’avais, et moi… moi… vous me voyez.

Murmure de compassion chez les femmes.

— Il a tout pris, tout, et pour comble, après avoir chapardé et volé… oui, toi, toi, voleur !… il s’en va et cherche à se mettre avec cette… (Suivit un portrait complet et détaillé de la jeune femme, qui heureusement n’était pas là pour l’entendre.) Il la traitera comme il m’a traitée ! Il lui boira, n. d. D., jusqu’à son dernier sou, et puis il la plantera là, comme il me fait à moi. O Mesdames, voyez, je lui ai donné un gosse et il y en a un autre en train, et il voudrait filer et me lâcher dans l’état où je suis maintenant… ce salop. Ah ! tu peux me quitter, va ! je n’ai pas besoin des restes de ta g… Va-t’en. Trotte-toi !