— Oui, mon aimé, et je t’y aiderai.

Il n’y a pas de documents écrits sur la vie de Leo et de Virgo, et nous ne pouvons dire comment Leo s’accommoda de son nouvel emploi qu’il détestait. Mais nous sommes assurés que Virgo l’aimait davantage à chaque fois qu’il chantait ; voire même quand, la chanson finie, elle faisait le tour de la société avec une sorte de tambour de basque, et recueillait les sous de leur pain quotidien. Il y avait aussi des fois où incombait à Leo la tâche très ardue de consoler Virgo, indignée par les odieux éloges que les gens leur donnaient à tous deux… ou par les ridicules plumes onduleuses de faisan qu’on piquait au bonnet de Leo, ou par les boutons et les morceaux de drap que l’on cousait à son habit. En vraie femme, elle savait le conseiller et l’aider en vue de leur but, mais la bassesse des moyens la révoltait.

— Qu’importe, disait Leo, aussi longtemps que mes chants les rendent un peu plus heureux ?

Et ils poursuivaient leur route et recommençaient des variations sur le très vieux thème : que de tout ce qui leur arrivait ou ne leur arrivait pas, les enfants des hommes ne devaient pas s’en effrayer. Ce fut un enseignement pénible au début, mais au cours des ans Leo s’aperçut qu’il savait l’art de faire rire les hommes et de les tenir attentifs autour de lui, même quand la pluie tombait. Mais tandis que la foule hurlait de plaisir, il y avait des gens qui s’asseyaient à terre et pleuraient doucement, et ces gens-là prétendaient que c’était l’œuvre de Leo ; et Virgo leur parlait dans les intervalles de la représentation et faisait de son mieux pour les réconforter. Des gens mouraient aussi, tandis que Leo contait, ou chantait, ou riait, car le Sagittaire et le Scorpion et le Crabe et les autres Maisons étaient sans cesse à l’œuvre. Parfois la foule se dispersait, prise de panique, et Leo s’efforçait de les tranquilliser en leur déclarant que c’était là une lâcheté, et parfois les gens se moquaient des Maisons qui les tuaient, et Leo leur expliquait que c’était là une lâcheté pire encore que de s’enfuir.

Dans leurs vagabondages ils rencontraient le Taureau ou le Bélier ou les Gémeaux, mais tous étaient trop occupés et se bornaient à s’adresser un signe de tête réciproque par-dessus la foule, sans interrompre leur besogne. Avec les années ils cessèrent même de se reconnaître, car les Enfants du Zodiaque avaient oublié qu’ils eussent jamais été des dieux travaillant pour l’amour des hommes. Sur le front du Taureau, Aldébaran était ternie de boue séchée, la toison du Bélier était poudreuse et déchirée, et les Gémeaux n’étaient plus que des petits enfants se battant autour du chat sur un seuil. Ce fut alors que Leo dit :

— Cessons de chanter et de faire les baladins.

Et ce fut alors que Virgo lui répondit :

— Non.

Mais elle ignorait pourquoi elle proférait ce « non » aussi énergiquement.

Leo soutint que c’était là de la perversité, jusqu’au jour où elle-même à la fin d’une étape rebutante lui fit la même proposition. Il lui répondit : « Bien assurément pas », et oubliant le sens des étoiles situées au-dessus d’eux, ils se querellèrent déplorablement. Au cours des ans, d’autres chanteurs et d’autres discours surgirent, et Leo, oubliant qu’il ne saurait jamais y en avoir trop, les détestait parce qu’ils accaparaient les applaudissements des enfants des hommes, qu’il estimait devoir être uniquement pour lui. Virgo se fâchait, elle aussi, et alors les chants s’interrompaient et les plaisanteries s’affadissaient durant des semaines, et les enfants des hommes criaient :