Son regard exprima tout ce qu’elle ne put proférer.

— Oui, je me souviendrai que nous sommes des dieux, dit Leo.

Il est très dur, même pour un Enfant du Zodiaque qui a oublié sa divinité, de voir sa femme se mourir lentement et de savoir qu’il ne peut lui venir en aide. Dans ces derniers mois, Virgo raconta à Leo tout ce qu’elle avait dit et fait parmi les femmes et les petits enfants en dehors des représentations nomades, et Leo s’étonna de l’avoir si peu connue, elle qui était tout pour lui. Quand elle fut à la mort elle l’adjura de ne jamais plus lutter pour des sous ni se quereller avec d’autres chanteurs, et surtout de se remettre à chanter dès qu’elle serait morte.

Elle mourut, et après l’avoir enterrée, il fit route jusqu’à un village de sa connaissance, où les gens espéraient le voir se disputer avec un nouveau chanteur qui s’était produit durant son absence. Mais Leo l’appela « Mon frère ». Le nouveau chanteur était marié depuis peu — Leo le savait — et quand il eut fini de chanter, Leo se dressa et chanta le chant de Virgo qu’il avait composé chemin faisant. Tous ceux qui étaient mariés ou en espoir de l’être, de quelque condition ou race qu’ils fussent, comprirent cette chanson… jusqu’à la jeune femme appuyée au bras de son nouvel époux. Quand Leo cessa de chanter et qu’il sentit son cœur prêt à se briser, les hommes sanglotaient.

— Voilà une histoire triste, dirent-ils enfin ; à présent fais-nous rire.

Parce que Leo avait connu tout le chagrin qu’un homme peut endurer, y inclus la pleine conscience de sa propre chute quand on a été jadis un dieu… il changea aussitôt de gamme, et fit rire les gens, si fort qu’ils n’en pouvaient plus. Ils s’en allèrent, disposés à affronter tous les maux imaginables, et ils donnèrent à Leo plus de plumes de faisan et de sous qu’il n’en pouvait compter. Sachant que les sous entraînent aux disputes et que les plumes de faisan étaient odieuses à Virgo, il les rejeta loin de lui et se mit en quête de ses frères, pour leur rappeler qu’ils étaient des dieux.

Il trouva le Taureau ensanglantant les buissons d’un fossé, car le Scorpion l’avait piqué, et il se mourait, non pas lentement comme Virgo, mais promptement.

— Je sais tout, gémit le Taureau à la vue de Leo. J’avais oublié aussi, mais voilà que je me rappelle. Va voir les champs que j’ai labourés : les sillons sont droits. J’avais oublié que j’étais un dieu, mais malgré cela j’ai tiré la charrue bien droit. Et toi, frère ?

— Je ne suis pas au bout de mon labourage, dit Leo. Est-ce que la mort fait mal ?

— Non, pas la mort, mais de mourir, dit le Taureau.