Et il expira.
Le cultivateur qui le possédait alors fut très marri, car il lui restait encore un champ à labourer.
Ce fut après cela que Leo composa le chant du Taureau qui avait été un dieu et ne s’en souvenait plus, et il le chanta de telle sorte que la moitié des jeunes hommes du monde s’imaginèrent qu’eux aussi étaient peut-être bien des dieux sans le savoir. Une moitié de cette moitié en conçurent une vanité insupportable et moururent de bonne heure. Une moitié du reste s’efforcèrent d’être des dieux sans y parvenir, mais l’autre moitié accomplirent quatre fois plus de besogne qu’ils n’auraient fait sous l’influence de toute autre illusion.
Plus tard, des années plus tard, toujours errant par monts et par vaux et faisant rire les enfants des hommes, il trouva les Gémeaux assis sur la berge d’un torrent, à attendre la venue des Poissons qui les emporteraient. Ils n’étaient pas le moins du monde effrayés, et ils dirent à Leo que la femme de la maison avait un vrai bébé à elle, et que quand le bébé serait assez grand pour devenir méchant, il trouverait un chat bien éduqué, tout prêt à se laisser tirer la queue. Alors les Poissons vinrent les chercher, mais tout ce que virent les gens, ce fut deux enfants noyés dans un torrent, et bien que leur mère adoptive en fût très triste, elle serra son vrai bébé sur son sein et se réjouit de n’avoir perdu que les enfants trouvés.
Alors Leo composa le chant des Gémeaux qui avaient oublié qu’ils étaient des dieux et qui avaient joué dans la poussière pour amuser leur mère adoptive. Ce chant fut chanté partout parmi les femmes. Il les faisait tout à la fois rire et pleurer et serrer leurs petits plus étroitement sur leurs cœurs ; et plusieurs des femmes qui se souvenaient de Virgo dirent :
— A coup sûr c’est la voix de Virgo. Elle seule pouvait en savoir autant sur nous.
Après avoir composé ces trois chants, Leo les rechanta sans cesse jusqu’à ce qu’il fût en danger de ne plus voir en eux qu’autant de mots vides, et les gens qui l’écoutaient s’en fatiguaient, et Leo fut repris de la vieille tentation de cesser de chanter une fois pour toutes. Mais il se rappela les paroles de Virgo mourante, et persévéra.
Tandis qu’il chantait, l’un de ses auditeurs l’interrompit :
— Leo, dit-il, voilà quarante ans que je t’entends nous raconter de ne pas avoir peur. Ne peux-tu enfin nous chanter quelque chose de nouveau ?
— Non, dit Leo, c’est le seul chant que je sois autorisé à chanter. Vous ne devez pas avoir peur des Maisons, même quand elles vous tuent.