De lassitude, l’homme allait s’éloigner, mais un sifflement déchira l’air, et l’on vit la flèche du Sagittaire raser le sol, dardée vers le cœur de l’homme. Il se redressa, et resta paisiblement à attendre que la flèche eût atteint son but.

— Je meurs, dit-il avec calme. Il est bon pour moi, Leo, que tu aies chanté pendant quarante ans.

— As-tu peur ? dit Leo penché sur lui.

— Je suis un homme, et non un dieu, dit l’homme. Sans tes chants je me serais enfui. Ma tâche est faite, et je meurs sans montrer ma peur.

« Me voici fort bien récompensé, se dit Leo en lui-même. A présent que j’ai vu ce que produisent mes chants, je vais en chanter de meilleurs. »

Il chemina sur la route, rassembla sa petite foule d’auditeurs, et entama le chant de Virgo. Tout en chantant, il sentit sur la pomme de sa gorge le contact glacé de la patte du Crabe. Il leva la main, et se tut un instant, étouffé.

— Chante, Leo, dit la foule. Ta vieille chanson coule toujours aussi bien qu’autrefois.

Le cœur étreint par la crainte glacée, Leo poursuivit résolument jusqu’au bout. Son chant terminé, il sentit l’étreinte se resserrer sur sa gorge. Il était vieux, il avait perdu Virgo, il se savait en train de perdre plus de la moitié de son aptitude à chanter, il pouvait à peine se traîner jusqu’aux foules décroissantes qui l’attendaient, et il ne distinguait plus les figures qui l’entouraient. Néanmoins il cria coléreusement au Crabe :

— Pourquoi viens-tu déjà me prendre ?

— Tu es né sous mon signe. Comment pourrais-je me dispenser de venir te prendre ? dit le Crabe avec lassitude, car tout être humain que tuait le Crabe lui avait posé la même question.