« — Nous devons longer toute la côte sud, en mettant le cap à terre pour prendre des ordres… et par ce temps-ci encore ! Il n’est plus question de sa folie, à présent.
« Or donc, nous mîmes en route ce vieux Kite… nous avions de très mauvais temps… sans cesse le cap à terre pour attendre des ordres télégraphiques qui sont le cauchemar des capitaines. Puis nous fîmes escale à Holyhead, et Bell ouvrit la dernière enveloppe où se trouvaient les dernières instructions. J’étais avec lui dans le carré, et il me jeta le papier, en s’écriant :
« — Auriez-vous imaginé cela, Mac ?
« Je ne dirai pas ce que MacRimmon avait écrit, mais il était loin d’être fou. Il y avait un grain de sud-ouest en perspective quand nous arrivâmes à l’embouchure de la Mersey par un matin d’un froid aigre avec une mer gris verdâtre et un ciel pareil… du temps de Liverpool, comme on dit ; et nous restâmes là, à danser, et les hommes juraient. On ne peut garder de secrets à bord d’un bateau. Eux aussi pensaient que MacRimmon était fou.
« Puis nous vîmes le Grotkau qui sortait du fleuve avec la marée, enfoncé jusqu’au plat-bord, sa cheminée repeinte à neuf comme ses canots et le reste. Calder m’avait raconté chez Radley ce qui clochait à ses machines, mais mon oreille seule me l’aurait appris, à trois kilomètres de distance, rien qu’à entendre leur battement. Nous virâmes, tanguant et roulant dans le sillage du Grotkau, et la brise sifflait avec bonne promesse de redoubler. A six heures il ventait dur et sec, et avant le quart de minuit c’était une vraie tempête du sud-ouest.
« — Il va gouverner sur l’Irlande, de cette allure-là, me dit Bell.
« J’étais avec lui sur la passerelle, à surveiller le feu bâbord du Grotkau. Le vert ne se voit pas d’aussi loin que le rouge, sans quoi nous nous serions tenus sous le vent. Nous n’avions pas de passagers à ménager, et — tous les yeux étant fixés sur le Grotkau — nous allâmes donner en plein dans un transat qui rentrait dare dare à Liverpool. Ou, pour être plus précis, Bell put tout juste dégager le Kite de dessous son étrave, et il s’échangea quelques jurons entre les deux passerelles. Or, un passager — MacPhee me considéra avec indulgence — l’aurait raconté aux journaux à peine arrivé à la douane. Cette nuit-là et les deux jours suivants nous nous tînmes à la queue du Grotkau — il ralentit à cinq nœuds, d’après mon estime — et nous voguâmes tout doucement sur le chemin du Fastnet.
— Mais on ne prend pas par le Fastnet pour aller à un port du Sud-Amérique. Est-ce votre coutume à vous ? fis-je.
— Non pas. Nous préférons prendre au plus direct. Mais nous suivions le Grotkau, et il ne voulait à aucun prix s’aventurer dans cette tempête. Vu ce que je savais à son désavantage, je ne pouvais blâmer le jeune Bannister. Ça bardait à l’instar d’un ouragan d’hiver de l’Atlantique Nord : neige et grêle, et un vent à périr. On aurait cru voir le diable déchaîné sur la face de l’abîme et fouettant la crête des lames avant de se décider à frapper. Jusque-là ils avaient laissé porter contre l’ouragan, mais dès l’instant où le Grotkau eut dépassé les Skellings, il se troussa pour de bon et courut vent arrière pour doubler le cap Dunmore. Bouh ! ce qu’il roulait !
« — Il va s’abriter à Smerwick, me dit Bell.