Durant une heure entière, Judson resta enfermé dans la chambre d’arrière de la Mongoose, à écouter et prendre des notes, penché sur des cartes successives, et durant une heure le matelot de garde à la porte n’entendit rien que des choses dans ce genre-ci : « Et puis s’il y a gros temps il vous faudra vous réfugier ici. Ce courant est ridiculement sous-évalué, et rappelez-vous qu’à cette époque de l’année il porte à l’ouest. Leurs bateaux ne vont jamais au sud de cette pointe, vous voyez ? Il est donc inutile de chercher après. » Et ainsi de suite indéfiniment. Étendu de tout son long sur le coffre voisin du trois-livres, Judson fumait en absorbant le tout.

Le lendemain il n’y avait plus de plate dans la baie Simon ; mais un petit nuage de fumée au large du cap Hangklip montrait que Davies, l’ouvrier mécanicien de deuxième classe, lui faisait donner son maximum. A la résidence de l’amiral, le vieux maître d’équipage retraité qui avait vu se succéder beaucoup d’amiraux, sortit son pot de couleur et ses pinceaux et donna une nouvelle couche de beau vert pomme tout pur aux deux gros boulets de canon qui ornaient, un de chaque côté, la porte cochère de chez l’amiral. Il pressentait qu’on était à la veille de grands événements.

Et la canonnière, construite, comme on l’a dit plus haut, pour la défense des fleuves, rencontra la grande houle du large au cap Agulhas : elle fut balayée de bout en bout, se cabra sur ses hélices jumelles, et bondit d’une lame à l’autre avec toute la grâce d’une vache dans une mare, tant et si bien que Davies en éprouva des craintes pour la solidité de sa machine, et que les gars Krou[33] qui composaient la majorité de l’équipage, en furent affreusement indisposés. Elle longea une côte très mal pourvue de phares, passa devant des baies qui n’en étaient pas, où de vilains écueils à tête plate se dissimulaient presque au ras de l’eau, et il lui arriva un grand nombre d’incidents extraordinaires, qui n’ont rien à voir avec notre histoire, mais qui furent tous dûment consignés par Judson-Pardieu sur son livre de bord.

[33] Krou : race indigène du Libéria.

A la fin, la côte se modifia : elle devint verdoyante et basse et excessivement vaseuse, et présenta de larges fleuves qui avaient pour barres de petites îles situées à une ou deux lieues en mer. Judson-Pardieu, se rappelant ce que lui avait dit le lieutenant de la Mongoose, serrait la terre de plus près que jamais. Il arriva enfin à un fleuve plein d’une senteur de fièvre et de vase : des végétations vertes croissaient dans les profondeurs de ses eaux, et le courant faisait haleter et grogner la plate.

— Nous allons remonter par là, dit Judson.

Ils remontèrent donc le fleuve. Davies se demandait ce que diantre tout cela signifiait, et les gars krou grimaçaient joyeusement. Judson alla se poster tout à l’avant, et il méditait, le regard perdu dans les eaux limoneuses. Après avoir fait route durant deux heures parmi cette désolation, à une vitesse moyenne de cinq milles à l’heure, la vue d’une bouée blanche au milieu du courant café au lait vint réjouir son regard. Précautionneusement, la canonnière s’en approcha, et un timonier alla dans un youyou prendre des sondages tout à l’entour, tandis que Judson réfléchissait en fumant, la tête penchée de côté. Il interrogea :

— Environ sept pieds, n’est-ce pas ? Ce doit être la queue du haut-fond. Il y a quatre brasses dans la passe. Abattez cette bouée à coups de hache. Je trouve qu’elle ne fait pas bien dans le paysage.

En trois minutes les gars krou eurent fait voler en éclats les flancs de bois de la bouée, et la chaîne d’amarrage sombra, entraînant les dernières esquilles. Judson mena prudemment la canonnière sur le lieu, tandis que Davies regardait, en se mordillant les ongles d’inquiétude.

— Pouvez-vous gagner contre ce courant ? lui demanda Judson.