Otis Yeere était un de ces personnages muets prédestinés à être toute leur vie la propriété du premier venu.
Dix ans passés dans les fonctions civiles au service de Sa Majesté, dans le Bengale, et, en des postes peu ambitionnés, n’avaient pas contribué à le rendre fier et n’avaient rien fait pour lui inspirer confiance.
Assez âgé pour avoir perdu cette première fleur d’enthousiasme insouciant qui fait pleuvoir sur l’assistant à son début les rêves de commissariat et de décorations, et qui lui fait tirer sur son collier avec le zèle et le désintéressement du jeune cheval;—trop jeune encore pour jeter un regard sur l’avancement réalisé, et pour remercier la Providence d’être allé aussi loin dans de telles circonstances, il était resté fixé au point mort de sa carrière.
Et l’homme qui est passé à l’immobilité cède à la plus légère impulsion du dehors.
La fortune avait statué que, pendant la première partie de sa carrière, Otis Yeere serait un de ces simples soldats sur lesquels passent les roues pesantes de l’administration, manœuvre qui leur coûte le cœur et l’âme, l’intelligence et la force.
Jusqu’au jour où la vapeur remplacera le travail manuel dans la direction de l’Empire, il y aura toujours cette proportion d’hommes à user, à consommer dans l’éternelle et machinale routine.
Pour eux, l’avancement est chose fort lointaine et l’usure de la friction journalière est constante, toujours présente.
Les secrétariats ne les connaissent que de nom. Ils ne constituent point l’élite des districts, où l’on va chercher les hommes pour les emplois de chefs de division et de collecteurs.
Ils sont uniquement les simples soldats,—chair à fièvre.—Ils partagent avec le ryot et le taureau de charrue l’honneur d’être la plinthe sur laquelle porte l’État.
Les anciens ont déjà renoncé à leurs ambitions. Les moins anciens y renoncent en soupirant. Les uns et les autres apprennent à attendre patiemment la fin de la journée.