Douze ans à servir comme simple soldat, c’est, dit-on, suffisant pour miner les cœurs des plus braves et émousser les intelligences les plus aiguisées.
Otis Yeere avait fui, pour quelques mois, cette existence et était venu chercher à Simla un peu de société masculine.
Son congé fini, il retournerait à son district marécageux, d’un vert amer, et mal peuplé du Bengale, où il retrouverait l’assistant indigène, le docteur indigène, le magistrat indigène, la gare fumante et brûlante, la ville malpropre, l’insolence effrontée de la municipalité, où des vies humaines s’usaient à ergoter.
Toutefois la vie foisonnait.
Le sol suintait les êtres humains, comme il fourmille de grenouilles après les pluies.
Les vides faits pendant une saison étaient remplis à déborder par la fécondité de la saison suivante.
Otis ne cachait nullement sa reconnaissance de pouvoir lâcher en peu de temps sa besogne, de fuir cette ruche chaude, geignante, maladive, incapable de se suffire à elle-même, mais toute-puissante pour démonter, paralyser, entraver l’homme aux yeux enfoncés qui dans l’ironique langage officiel «en avait la charge.»
*
* *
—Je savais qu’il y a des femmes fagotées au Bengale. Il nous en vient de temps en temps, mais je ne savais pas qu’il y eût aussi des hommes fagotés.
Alors, pour la première fois, Otis s’aperçut que ses habits montraient un peu trop leur âge.