Sapho n'a point échappé à la loi fatale. Comme si ce n'était pas assez d'être un grand poëte, un génie sublime, certains esprits semblent avoir pris à tâche de rapetisser une si belle gloire en faisant des suppositions fantastiques, qui n'ont pas même la vraisemblance pour excuse.
Nous sommes en droit de repousser toutes ces anecdotes d'une vie ignorée, comme autant de récits controuvés; ce que l'un affirme, l'autre le dément. Ce qu'il y a de certain, c'est que les écrivains contemporains de Sapho ne nous ont transmis, sur les circonstances de sa vie, rien de positif qui puisse nous servir de guide.
Tout ce qui a été recueilli de ce génie nous vient d'auteurs bien postérieurs, qui n'indiquent nullement les sources où ils ont puisé. Nous pouvons donc ne pas ajouter une foi aveugle à tout ce que disent sur Sapho Horace et Ovide, qui peuvent faire autorité assurément en fait de goût, mais dont il est permis de contester les allégations un peu hasardées.
Ainsi je passerai sous silence l'opinion d'une passion monstrueuse qui lui a été calomnieusement imputée par des esprits assez mal faits pour ne pas comprendre toute l'exaltation d'un cœur aimant. L'amitié, dans ses transports, peut aussi devenir une passion, surtout dans une âme de poëte.
Comment accorder cette passion désordonnée avec l'amour insensé pour Phaon? Il faut être conséquent: l'âme ne peut brûler à la fois de deux feux qui s'excluent.
Cette pensée seule condamne les détracteurs de Sapho.
Quant à son amour pour Phaon, il est bien prouvé aujourd'hui que c'est par erreur que quelques auteurs l'ont attribué à Sapho de Mitylène, au lieu d'une autre Sapho d'Érèse, qui éprouva un violent amour pour Phaon. Nous devons ces éclaircissements au savant Visconti, qui, dans son Iconographie grecque, l'a victorieusement démontré.
Ainsi disparaît le désespoir de notre Sapho, qui, ne pouvant supporter les mépris de Phaon, se serait précipitée dans la mer du haut du rocher de Leucade, afin de guérir de son amour.
Parce que Sapho était une femme aimable, on s'est imaginé qu'elle devait avoir les défauts d'une femme galante. Sapho était au contraire sévère sur les mœurs: nous en avons une preuve incontestable; Hérodote nous la fournit. Elle avait un frère qui était devenu éperdument amoureux d'une courtisane nommée Rhodope. Sapho combattit cette passion avec toutes les armes dont elle pouvait disposer. Elle employa les conseils, les supplications pour lui faire abandonner cette maîtresse qui portait le déshonneur dans sa famille; enfin, elle fit des vers contre lui, dans lesquels elle le couvrait de honte.
Aurait-elle jamais poussé l'audace et l'effronterie à ce point, si elle-même, par sa conduite et ses sentiments, eût mérité le moindre reproche?