Il est évident que la jalousie et la calomnie ont tâché de la noircir.
Je ne m'étendrai pas davantage sur sa prétendue liaison avec Anacréon, qui vécut un demi-siècle après elle, ni même sur son contemporain Alcée, qui était âgé de cinquante ans de plus qu'elle. Je ne dirai rien de la conspiration dans laquelle elle entra contre Pittacus, et qui, dit-on, lui valut l'exil. Un poëte peut ne pas se rencontrer dans les mêmes idées avec un tyran, mais il ne conspire pas. Un grand poëte a toujours sa place marquée sous tous les gouvernements, en dépit même des carrières d'Hiéron. Il n'y a que les gouvernements de terreur qui les déciment, parce qu'il est passé le temps où les bêtes féroces s'apprivoisaient au son de la lyre.
Il est un point délicat qui mérite d'être éclairci; je veux parler des avantages de la figure. On ne sait sur quelles preuves Sapho a été dépeinte comme peu favorisée de la nature; sous le rapport des dons physiques, elle était, dit-on, petite et brune. Rien n'est plus vague que ce portrait. Quoi qu'il en soit, pour la première qualification, il est facile de démontrer qu'elle est hasardée, par la présomption fondée sur la nature non équivoque de certains faits: quant à la seconde qualification, le teint n'est pas une cause exclusive de la beauté. Il y a des blondes charmantes; il y a de belles brunes, des brunes piquantes.
On veut bien nous accorder qu'elle avait de beaux yeux. Quant à sa taille, les statues qui la représentent nous la montrent sous des formes qui font juger qu'elle était élégante. Est-ce flatterie de l'artiste? Pourquoi ne pas ajouter foi à son œuvre? Cette qualité ne se rencontre guère que chez les femmes d'une stature avantageuse.
Il me semble qu'en réunissant tous ces dons, on peut se représenter une assez jolie femme. Pourquoi d'ailleurs ne serions-nous pas de l'avis de Socrate qui la qualifie de belle? Son jugement en vaut bien un autre.
Chez les Grecs, la beauté était une qualité à laquelle on attachait un grand prix; elle exerçait sur les poëtes et sur les artistes un empire absolu et enflammait leur imagination. Voyez ces statues de femmes que le temps a respectées: toutes sont dignes du ciseau des artistes qui nous ont transmis leurs traits; elles sont toutes belles. Je me plais à me la représenter ainsi et par ses grâces et par son élégance. Mais laissons le domaine des puérilités, pour celui des considérations plus sérieuses.
Si je m'abuse sur sa beauté, je ne me trompe point sur son génie, en le proclamant un des plus beaux de la Grèce.
L'admiration que son génie inspira lui fit donner le surnom de dixième Muse. La postérité a confirmé ce jugement.
Sapho était une femme spirituelle et aimable.
A ces titres, sa maison devait être, de son temps, le rendez-vous de tout ce qu'il y avait de distingué dans les lettres et dans les arts; par l'élégance de son esprit, par ses succès en poésie, ses arrêts, sous le rapport du goût, étaient des lois. Elle contribua en grande partie à la gloire de sa patrie par ses écrits, car elle n'avait point de rivaux en son genre. Quoique Homère eût paru trois cents ans avant elle, dans l'intervalle qui les sépare il y eut disette de poëtes, et elle se présente la première comme un astre resplendissant. Arion s'était éteint, et Alcée pâlissait.