Lorsque cette eau miroitante vint battre les rives, elles semblèrent aussi se métamorphoser. Elles embaumèrent plus fort. Une tendre lueur les éclaira et leur donna une douceur insoupçonnée. Le pêcheur comprit ce qui se passait: les ondines ont en elles quelque chose qui les fait paraître plus belles que toutes les autres femmes. Le sang de l’une d’entre elles s’étant mêlé aux vagues, sa beauté illuminait le paysage: désormais ces rives héritaient du pouvoir d’inspirer de l’amour à tous ceux qui les contempleraient et de les attirer par une sorte de nostalgie.
Le vieux monsieur se tourna vers Klement, qui répondit d’un signe de tête, gravement, sans rien dire pour ne pas interrompre le récit.
—Or, remarque bien, Klement, continua le narrateur avec un petit éclat espiègle dans les yeux, que depuis ce moment les gens ont commencé à s’installer dans ces îles. Ce ne furent d’abord que des pêcheurs et des paysans; mais un beau jour le roi et son jarl remontèrent le courant. Ils remarquèrent ces îles situées de telle façon que nul navire entrant dans le Mälar ne peut les éviter. Et le jarl proposa qu’on fermât à clef ce passage pour l’ouvrir ou le défendre à volonté, l’ouvrir aux navires marchands, le fermer aux flottes de pillards.
Cela fut fait, continua le vieux monsieur. Et ici—il s’était levé et se remettait à dessiner dans le sable—sur la plus grande des îles, le jarl éleva un fort donjon. Autour de l’île les habitants construisirent des murs. Ils relièrent par des ponts les quatre îles et les munirent toutes de tours. Et dans l’eau, tout autour, ils enfoncèrent un cercle de pieux avec des barrières par où les navires étaient forcés de passer.
Tu vois donc, Klement, que les quatre îlots si longtemps inhabités étaient devenus de vraies forteresses. Or, ces rives et ces détroits attirèrent fortement les hommes; on accourut de tous côtés pour s’installer ici. Bientôt les habitants commencèrent à bâtir une église, qui par la suite fut appelée la Grande Eglise. Elle était située tout contre le donjon; à l’intérieur des murs s’abritaient les petites cabanes que les habitants s’étaient bâties. Elles étaient peu considérables, mais il n’en fallait pas davantage à cette époque-là pour mériter le nom de ville. Et la ville fut appelée Stockholm, et s’appelle ainsi encore aujourd’hui.
Un jour, le jarl qui avait mis ce travail en train ferma les yeux pour toujours, mais Stockholm ne manqua pourtant pas de constructeurs. Des moines appelés Frères Gris vinrent s’établir en Suède; ils demandèrent au roi l’autorisation de bâtir ici un couvent. Le roi leur donna un petit îlot. Puis vinrent d’autres moines, appelés Frères Noirs. Ils construisirent leur couvent près de la porte méridionale de l’île de la Cité. Sur un autre îlot, au nord, fut élevé un Hôtel-Dieu ou hôpital. Ailleurs des hommes industrieux établirent un moulin; dans les eaux environnantes les moines pêchaient.
Les petites îles furent vite couvertes de maisons. Aussi, lorsque des femmes pieuses de l’ordre de Sainte-Claire vinrent demander du terrain, on ne put leur offrir que la rive au nord des îles. Elles n’en furent certes pas très satisfaites, car il y avait là une hauteur où la ville avait installé son gibet. Elles n’en bâtirent pas moins au pied de la colline un couvent et une église, et leur voisinage attira d’autres gens. Tout en haut, un hôpital s’éleva bientôt, ainsi qu’une église placée sous l’invocation de saint Georges.
Outre les religieux et les religieuses, il vint beaucoup d’autres gens, et d’abord une foule de commerçants et d’artisans allemands. Plus habiles que leurs confrères suédois, ils furent très bien accueillis. Ils s’établirent dans la cité même, en dedans des murs, rasèrent les petites vieilles cabanes et bâtirent de superbes maisons de pierre. Comme la place était très restreinte, ils durent serrer les maisons les unes contre les autres et tourner les pignons vers les ruelles étroites.
Tu vois donc, Klement, que Stockholm avait le pouvoir d’attirer les hommes.
A ce moment un autre monsieur s’avança dans l’allée. Mais celui qui causait avec Klement fit un signe de la main, et l’autre demeura à distance.