Tant que les oies étaient encore en Laponie elles eurent un très beau temps; mais à peine entrées dans le Jemtland d’épais brouillards les enveloppèrent; elles descendirent au sommet d’une colline. Nils croyait bien être dans un pays habité, car il s’imaginait entendre des voix d’hommes et des grincements de voitures. Il aurait bien voulu chercher abri dans une ferme, mais par cet épais brouillard il avait peur de s’égarer. Tout ruisselait d’eau et d’humidité. Des gouttelettes pendaient au bout de chaque brin d’herbe et au moindre mouvement il recevait de véritables douches.

Il fit quelques pas pour chercher un refuge, lorsqu’il aperçut devant lui un édifice très haut, mais pas très grand. La porte était fermée et l’édifice inhabité. Nils comprit que ce ne pouvait être qu’une tour élevée là pour permettre de mieux voir le paysage. Il retourna près des oies.

—Mon bon jars, appela-t-il, prends-moi sur ton dos et porte-moi au sommet de cette tour là-bas. J’y trouverai peut-être une petite place sèche pour dormir.

Le jars obéit et le déposa sur la plate-forme de la tour, le gamin s’y coucha, s’endormit et ne se réveilla que lorsque le soleil du matin lui frappa le visage. En ouvrant les yeux, il eut d’abord du mal à savoir où il était. Habitué aux déserts de la Laponie, il prit d’abord pour un tableau cette contrée si habitée et si cultivée. En outre le soleil levant donnait à tout des couleurs extraordinaires.

La tour était construite sur une montagne au milieu d’une île située près de la rive orientale d’un grand lac. Ce lac était en ce moment aussi rose que le ciel. Les rives étaient jaunes grâce aux petits bois dorés par l’automne et aux chaumes des champs. Derrière cette bande jaune, la forêt de sapins formait une large ceinture sombre au-dessus de laquelle bleuissait à l’est une rangée de collines; le long de l’horizon occidental courait en forme d’arc une chaîne de montagnes étincelantes, pointues, dentelées, d’une couleur si douce et si tendre qu’elle n’a pas de nom, et que Nils n’aurait pu la dire ni rouge, ni blanche, ni bleue; il n’y avait pas de nom pour cette couleur. Tout autour du lac, dans la bande jaune s’élevaient un peu partout des églises blanches et des villages rouges, et juste à l’est, de l’autre côté du détroit qui séparait l’île de la terre ferme, adossée à une montagne protectrice, s’étendait sur la rive une ville, au milieu d’un pays fertile et cultivé. «Voilà une ville qui a su se procurer une belle et bonne situation, songea Nils. Je me demande quel est son nom.»

En ce moment il sursauta. Plongé dans la contemplation du pays, il n’avait pas remarqué que des visiteurs s’étaient approchés de la tour. Ils montaient les escaliers d’un pas si rapide qu’il eut à peine le temps de trouver une cachette.

C’étaient des jeunes gens et des jeunes filles qui faisaient ensemble une excursion à pied à travers le Jemtland. Ils se félicitaient d’être arrivés à la ville d’Œstersund la veille au soir pour jouir le matin de cette belle vue du Frösö, d’où l’on distinguait plus de vingt milles à la ronde. Ils se montraient et se nommaient les églises et les fjells. Les plus proches étaient les fjells d’Ovik, ils étaient d’accord sur ce point; mais lequel de ces sommets était l’Areskutan?

Une jeune fille tira de son sac une carte qu’elle déploya sur ses genoux, et ils s’assirent pour l’étudier. Nils fut inquiet de les voir rester si longtemps. Le jars ne pourrait venir le chercher pendant qu’ils étaient là, et il savait que les oies avaient hâte de continuer leur voyage. Au milieu de la conversation des touristes, il crut un moment entendre un caquetage d’oies et des coups d’ailes, mais il n’osa sortir de sa cachette.


XXXIII
LÉGENDES DE HERJEDALEN