Puis il vit le soleil monter dans le ciel. Alors la glace qu’on apercevait dans les accrocs du tapis se mit à scintiller, rouge et or. C’était magnifique. A ce moment les corneilles s’abaissèrent, Nils se rendit compte que le grand tapis était la terre, couverte de forêts, et que les trous et les déchirures étaient des lacs et des marais.

Il se posait une foule de questions. Comment n’était-il pas sur le dos du jars blanc? Pourquoi tout un essaim de corneilles volaient-elles autour de lui? Pourquoi enfin était-il secoué et ballotté à en être disloqué?

Tout à coup il comprit: les corneilles l’avaient enlevé. Le jars blanc l’attendait sur la rive et les oies allaient ce jour même partir pour l’Ostrogothie. Quant à lui, on le menait vers le sud-ouest: le soleil était derrière lui.

Les corneilles n’attachèrent aucune importance à ses prières; elles volaient tout droit à toute vitesse. Tout à coup l’une d’elles frappa brusquement l’air de ses ailes en signe de péril; elles descendirent vite sur une forêt de sapins, s’enfoncèrent entre les branches enchevêtrées et déposèrent enfin Nils par terre sous un arbre touffu; un faucon ne l’y eût point découvert.

Cinquante corneilles entouraient le gamin, tournant vers lui des becs menaçants.

—Maintenant vous me direz peut-être, corneilles, pourquoi vous m’avez enlevé? dit-il.

A peine le laissa-t-on achever sa question; une grande corneille siffla:

—Tais-toi. Sinon je te crève les yeux.

Nils dut obéir, car elle semblait bien résolue à mettre sa menace à exécution. Il resta donc assis à fixer les corneilles, tandis que les corneilles le fixaient.

Plus il les regardait, moins il les aimait. Leurs robes de plumes étaient terriblement poussiéreuses et mal soignées. Elles semblaient ne connaître ni bain, ni huilage. Leurs pattes et leurs griffes étaient enduites de boue desséchée; aux coins de leurs becs il y avait des restes de nourriture. C’étaient des oiseaux bien différents des oies sauvages. Il parut à Nils qu’elles avaient l’air cruelles, avides, farouches et hardies comme des scélérats ou des vagabonds.