Denise, poussant des soupirs et des sanglots, commençait à revenir à elle, quand je la soulevai dans mes bras ; et nous toussions tous à cause de la fumée. Celle-ci emplissait le couloir ; eussions-nous tardé une minute de plus, et nous n’aurions pu passer sans danger, car les flammes léchaient déjà la porte de la pièce voisine, et dardaient vers nous des langues irritées. Néanmoins, nous descendîmes tant bien que mal l’escalier, avec notre aide mutuelle. Au bas, la porte fermée nous retint un instant, et lorsqu’elle s’ouvrit nous fûmes bien aises de déboucher pêle-mêle dans la cuisine, où nous restâmes à reprendre haleine, en nous frottant les yeux.

C’était la grande cuisine du château, celle qui avait vu les apprêts de tant de festins et contenu de tels monceaux de venaison ; mais je fus heureux pour Denise qu’elle tînt sa figure cachée contre ma poitrine, et qu’elle n’en pût voir l’aspect actuel. Un grand feu, alimenté avec du lard et des jambons, flambait dans l’âtre, et devant ce feu, en guise de viande, les dépouilles de trois chiens rôtissaient à la broche et imprégnaient l’air d’une odeur de chair grillée. C’étaient les chiens favoris du marquis, tués par méchanceté pure. Au-dessous d’eux, sur le carreau jonché de bouteilles, le vin répandu formait un lac où les meubles brisés et les caisses défoncées faisaient comme des îles. Tout ce que les émeutiers ne pouvaient emporter ils le mettaient en pièces. Sous nos yeux mêmes, dans un coin, une femme emplissait son tablier à même un grand tas de sel piétiné, et trois ou quatre individus achevaient de piller le dressoir. Mais le plus grand nombre des paysans s’étaient retirés au dehors, et nous les entendions applaudir hideusement aux flammes, pousser des acclamations lorsqu’une cheminée tombait ou qu’une fenêtre éclatait, et jeter dans le feu tout être vivant qui avait le malheur de leur tomber sous la main.

Les pillards, à notre vue, s’éclipsèrent avec des mines haineuses de loups forcés de lâcher leur proie. Ils durent répandre la nouvelle de notre arrivée, car dans le temps bref que nous restâmes dans la cuisine, le hourvari du dehors s’apaisa, et ce fut au milieu d’un effrayant silence que nous apparûmes à la porte.

La lueur de l’incendie éclairait comme en plein jour la rangée d’êtres féroces qui se tenaient devant nous, à côté du vaste amas de débris qui témoignaient de leur fureur. Au début nous étions dans l’ombre du mur, et invisibles pour eux ; mais quand nous eûmes avancé de quelques pas, le silence menaçant prit fin, et la foule, avec un hurlement de rage, s’élança, comme une meute de chiens déchaînés. Ces êtres au front bas et aux chevelures hirsutes, à demi nus et barbouillés de sang et de suie, ressemblaient davantage à des bêtes qu’à des hommes ; et ils s’élancèrent comme des fauves, claquant des mâchoires, tandis que des derniers rangs — car ceux des premiers ne savaient plus que rugir — s’élevaient les cris de : « Mort aux tyrans ! Mort aux accapareurs ! » Mêlés au fracas de l’incendie, ces cris suffisaient à intimider les plus résolus.

Si mon escorte avait faibli une seconde, c’en était fait de nous. Maïs elle resta ferme, et sa contenance assurée en imposa à la foule qui se retira en grognant et réclamant notre mort, à l’exception d’un seul homme. Celui-là s’avança pour me porter un coup de couteau. Sur-le-champ Buton leva sa barre de fer, et avec un cri formidable de : « Respect aux trois couleurs ! » il l’étendit sur le sol, et mit le pied sur son corps.

— Respect aux trois couleurs ! cria-t-il à nouveau de sa voix de tonnerre.

Et ces mots eurent un effet magique. A leur son, la foule se rejeta en arrière et sur les côtés, et les yeux se fixèrent stupidement sur moi et mon fardeau.

— Respect aux trois couleurs ! cria l’abbé Benoît, en levant la main.

Et il fit le signe de la croix. A cette vue cent voix reprirent le cri ; et sans me laisser le temps de me reconnaître, ceux qui une minute plus tôt réclamaient notre mort se rejetèrent les uns sur les autres, en criant d’une seule voix :

— Place ! place aux trois couleurs !