Il y avait quelque chose d’indiciblement nouveau, d’étrange, de redoutable, dans un tel respect accordé par ces brutes à un mot, à un bout de ruban, à une idée. L’impression que j’en ressentis ne s’est jamais complètement effacée. Mais sur le coup je m’en rendis à peine compte. J’entendais et voyais les choses indistinctement. Comme dans un songe, je m’avançai parmi la cohue, et trébuchant sous mon fardeau, passai entre deux rangs de faces bestiales, puis descendis l’avenue, jusqu’à la grille. Arrivé là, l’abbé Benoît voulut me prendre Denise, mais je ne le lui permis pas.
— A Saux ! A Saux ! dis-je fiévreusement.
Et alors, sans bien savoir comment, je me trouvai installé sur mon cheval, avec la jeune fille devant moi. Et nous prîmes la route de Saux, éclairés chemin faisant par les flammes du château en feu.
CHAPITRE X
LE MATIN QUI SUIT LA TEMPÊTE
Arrivés au carrefour, l’abbé Benoît eut la précaution d’y laisser un homme pour attendre ceux qui venaient de Cahors, et leur faire savoir que Mlle de Saint-Alais était sauvée. Nous avions fait à peine une demi-lieue quand un bruit de galopade nous annonça qu’ils nous suivaient. Je commençais à sortir de l’hébétude où m’avaient plongé les émotions de la nuit, et j’arrêtai mon cheval pour transmettre mon fardeau à M. de Saint-Alais, au cas où il voudrait s’en charger.
Mais il ne faisait point partie de la troupe. C’était Louis qui la conduisait, et je fus étonné de ne voir avec lui que six ou sept domestiques, le vieux M. de Gontaut, l’un des Harincourt et un étranger. Leurs chevaux étaient haletants et fumants de leur course rapide, et les yeux des cavaliers étincelaient d’émotion. Nul ne parut trouver singulier de me voir porter Denise ; mais quand tous eurent en hâte remercié Dieu de son salut, ils s’informèrent bien vite du nombre des émeutiers.
— Près d’une centaine, dis-je. Autant du moins que j’en puis juger. Mais où est M. le marquis ?
— Il n’était pas revenu quand on nous a donné l’alarme.
— Vous êtes bien peu nombreux.
Louis poussa un juron de dépit.