Je n’aimais pas sa familiarité, ni son langage tranchant ; mais néanmoins j’étais incapable de reprendre le ton sur lequel j’avais parlé la veille. La veille, j’aurais trouvé intolérable que Buton fût là à nous écouter. Aujourd’hui je trouvais la chose toute naturelle. Cet officier, d’ailleurs, était un autre homme que Doury ; des arguments qui avaient accablé l’un seraient restés sans effet sur l’autre. Je m’en rendis compte, et à tout hasard, demandai à l’abbé Benoît ce qu’il avait l’intention de faire.

Il ne répondit pas. Ce fut le capitaine qui parla.

— Nous voudrions vous voir entrer dans le Comité.

— J’ai discuté cela hier, répondis-je avec quelque raideur. Je ne puis y consentir. L’abbé Benoît a dû vous l’expliquer.

— Ce n’est pas la réponse de l’abbé Benoît que je désire, répliqua le capitaine. C’est la vôtre, monsieur le vicomte.

— J’ai répondu hier, dis-je hautainement, et j’ai refusé.

— Aujourd’hui n’est plus hier, riposta-t-il. Hier, le château de M. de Saint-Alais était debout ; ce n’est plus aujourd’hui qu’un décombre fumant. Celui de M. de Marignac est dans le même état. Hier, sur beaucoup de points, nous en restions aux conjectures. Aujourd’hui les faits parlent d’eux-mêmes. Quelques heures d’hésitation, et la province sera en feu d’un bout à l’autre.

Je n’en pouvais disconvenir. Toutefois il y avait autre chose que je ne pouvais faire, c’était de me déjuger une fois de plus. J’avais solennellement pris la cocarde blanche dans le salon de Mme de Saint-Alais, et le courage me manquait pour exécuter une nouvelle volte-face. Je me refusai à la palinodie.

— C’est impossible, impossible dans mon cas, balbutiai-je enfin avec embarras et d’une façon quelque peu incohérente. Pourquoi vous adresser encore à moi, au lieu d’aller trouver quelqu’un d’autre ? Il y en a deux cents dont les noms…

— Ne nous seraient d’aucun usage, répondit brusquement M. le capitaine. Le vôtre au contraire rassurerait les timides, attacherait à notre cause les gens modérés, et ne rebuterait pas les masses. Je veux être franc avec vous, monsieur le vicomte, reprit-il, sur un autre ton. J’ai besoin de votre concours. Je veux bien courir des risques, mais seulement les risques indispensables ; et je voudrais tenir ma nomination aussi bien d’en haut que d’en bas. Donnez votre adhésion au Comité, et j’accepte leur nomination. Sans doute je pourrais pacifier le Quercy au nom du tiers état seul, mais je préférerais fusiller, pendre, écarteler, au nom de tous les trois réunis.