Je ne trouvai absolument rien à lui répliquer, et il s’éloigna, descendant l’avenue. Mlle Denise et son escorte avaient disparu ; ses serviteurs, ayant obéi à mon geste, étaient déjà près du portail. Je le vis s’enfoncer sous les ramures des noyers, dont la voûte laissait filtrer çà et là des rais de soleil qui tombaient sur lui ; et dans la tristesse de mon cœur broyé, j’admirai l’air de vaillance qu’il conservait, et la grâce insoucieuse de son allure.

Assurément il avait de la force de caractère ; et cette force, dont manquaient ses amis, il la possédait à un tel degré qu’en le suivant du regard j’estimai faibles et sottes les paroles dont je m’étais servi avec lui, et puérile la résolution que je lui avais opposée. Il avait raison, après tout ; cette manière de faire la cour, que j’avais employée sous l’impulsion de la colère et de l’amour, n’était ni française ni digne, et je ne l’aurais certes pas goûtée s’il se fût agi de ma propre sœur. Pourquoi donc avoir avili Denise et m’être rendu ridicule par ce moyen, bon pour des maîtresses, et non pour des fiancées ?

Je me sentais donc fort malheureux quand je quittai la place et réintégrai la maison. Mais dans le vestibule mon regard rencontra les pistolets déposés sur la table, et par un revirement soudain je m’avisai que je n’étais pas le seul dont les affaires n’allaient pas tout droit ; que le château de Saint-Alais comme celui de Marignac étaient en cendres, que la nuit précédente j’avais arraché Denise à la mort, qu’au delà de l’avenue de noyers allongeant son ombre fraîche et tachetée de soleil, au delà de la paix de ce jour d’été, il y avait le monde effervescent et braillard du Quercy et de la France, un monde de paysans affolés et de citadins terrifiés, de soldats qui refusaient de se battre, et de nobles qui ne l’osaient pas.

Hé bien donc, « Vivent les trois couleurs ! » le sort en était jeté. Je traversai la maison pour aller retrouver l’abbé Benoît et ses compagnons, afin de risquer mon enjeu avec le leur. Mais la terrasse était déserte ; je ne les vis nulle part. De tous les domestiques je ne pus découvrir que le seul André, qui s’avança vers moi d’un air affairé, les lèvres pincées, et prêt à récriminer. Je lui demandai où était le curé.

— Parti, monsieur le vicomte.

— Et Buton ?

— Également. Et la moitié des domestiques en ont fait autant.

— Ils sont partis ? exclamai-je. Pour où aller ?

— Bavarder au village, répondit-il âprement. Il n’est pas aujourd’hui un galopin de tournebroche qui ne doive connaître les nouvelles, prendre son congé à sa guise et à son heure pour aller s’en informer. C’est le monde renversé, m’est avis. Il est temps que S. M. le roi s’en mêle.

— M. le curé ne t’a-t-il chargé de rien me dire ?