— Et il est parti… de quel côté ?
André nomma un village éloigné d’une demi-lieue ; et il ajouta que mon dîner m’attendait.
J’avais faim, et sans plus insister pour le moment, j’allai me mettre à table.
Il était près de deux heures quand je la quittai. Comme j’attendais l’abbé Benoît d’une minute à l’autre, j’ordonnai de seller mes chevaux et de les tenir prêts ; puis, trop agité pour rester en place, j’allai faire un tour dans le village. J’y trouvai tout sens dessus dessous. Les trois quarts des habitants étaient partis à Saint-Alais pour voir les ruines, et ceux qui restaient n’avaient pas la moindre velléité de s’occuper des travaux habituels, mais tenant des conciliabules sur le pas des portes, ou à la croisée des chemins, ou devant l’église, ils discutaient les événements. L’un prit sur lui de me demander s’il était vrai que le roi eût donné toutes les terres aux paysans ; un autre, s’il y aurait encore des impôts ; un troisième me posa une question encore plus niaise. Malgré tout, aucun ne me manqua de respect ; et tous ou peu s’en faut m’exprimèrent leur joie de ce que j’avais échappé aux malandrins de là-bas. Mais à chaque fois que je m’approchais d’un groupe, je croyais voir une ombre subtile d’inquiétude, de gêne et de suspicion passer sur les visages qui m’étaient les plus familiers. Sur l’instant je n’en compris pas la raison, et même n’y attachai qu’une faible importance. Mais aujourd’hui, après coup, aujourd’hui qu’il est trop tard, je reconnais dans ces symptômes le premier indice de l’œuvre funeste que devait accomplir à la longue le poison social.
Avec tout cela, il me fut impossible de rien savoir au sujet du curé. L’un prétendait qu’il était ici, l’autre là, un troisième qu’il s’était rendu à Cahors. A la fin, je m’en retournai au château, dans un état de malaise et d’agitation inexprimables. Par crainte de le manquer, je ne quittai plus le devant de la maison ; et durant des heures j’arpentai l’avenue, tantôt arrêté à la grille pour interroger la route, tantôt marchant à grands pas sous les noyers. Le soir tomba, puis la nuit ; et enchaîné à la maison muette, j’attendais toujours la venue du curé, tandis que les imaginations de ce qui se passait au dehors me torturaient l’esprit. L’inquiet démon de l’époque s’était emparé de moi : je me voyais ici à ne rien faire, tandis que le monde s’agitait, et cette idée intolérable m’accablait de remords. Quand à la fin André vint m’appeler pour souper, je lui lançai un juron ; et mon repas terminé, je montai sur le toit du château, pour scruter la nuit, m’attendant à voir encore le ciel éclairé par la lueur lointaine des incendies.
Tout compte fait, je ne vis rien, et le curé ne vint pas. Aussi, dès sept heures du matin, après une nuit de veille, j’étais à cheval, en route pour Cahors. André se déclara indisposé, et je ne pris avec moi que Gilles. Aux environs de Saint-Alais, le pays semblait désert ; mais une demi-lieue plus loin, sur la hauteur, je rattrapai une vingtaine de lourds paysans qui cheminaient d’un air décidé. Je voulus savoir où ils allaient, et pourquoi ils n’étaient pas aux champs.
— Nous allons à Cahors, monseigneur, chercher des armes, me répondit-on.
— Des armes ! Pour combattre qui ?
— Les brigands, monseigneur. Ils sont de tous côtés, brûlant et massacrant. Dieu a permis que nous ne les ayons pas encore vus. Et ce soir nous serons armés.
— Les brigands ! dis-je. D’où sortent-ils ?