Ils furent incapables de me le dire ; et m’étonnant de leur crédulité, je les laissai là et continuai mon chemin. Mais je n’en avais pas fini encore avec ces brigands. Une demi-lieue avant Cahors, je traversai un hameau où régnait la même crainte chimérique. Là, on avait élevé une barricade grossière au bout de la rue regardant la campagne, et je vis sur la tour de l’église un homme faisant le guet. Cependant tous ceux de l’endroit en état de marcher étaient partis à Cahors.
— Comment cela ? Pour quoi faire ? demandai-je.
— Pour s’informer des nouvelles.
Je commençais à voir que mon imagination ne m’avait pas leurré. Tout le monde était en rumeur, tout le monde était en l’air. Chacun avait hâte d’entendre, de savoir et de raconter ; tel prenait les armes qui n’en avait jamais tenu, tel donnait des conseils qui avait passé sa vie à obéir ; on faisait tout et n’importe quoi sauf la tâche quotidienne. Après cela, quand je trouvai Cahors en émoi comme une ruche d’abeilles prête à essaimer, et le pont Valentré si encombré que j’eus de la peine à franchir ses trois portes successives ; quand je vis la queue de ménagères attendant leurs rations, plus longue, et ces rations plus exiguës que jamais ; après cela, dis-je, tout ceci me parut presque naturel.
Je ne fus non plus guère étonné, en passant à cheval par les rues, la rosette tricolore au chapeau, d’être accueilli çà et là par des vivats. Je remarquai d’ailleurs que les porteurs de cocardes blanches ne manquaient pas. Ils tenaient le haut du pavé, par deux ou par trois, et s’avançaient le menton en avant, la main sur le pommeau de l’épée, regardés de travers par le populaire. Quelques-uns m’étaient connus ; la plupart étaient des étrangers ; et si je rougissais sous les regards méprisants des premiers, qui devaient voir en moi un renégat, je me demandais qui étaient les seconds. Finalement, je fus heureux d’échapper aux uns et aux autres en descendant chez Doury, dont la porte était surmontée d’un vaste drapeau tricolore qui pendait au soleil.
M. le curé de Saux ? Tout justement il était là-haut en séance avec le Comité. Si M. le vicomte voulait monter ?…
Je montai, parmi une presse de gens bruyants, qui obstruaient l’escalier, les couloirs et les réduits, et parlaient et gesticulaient, et semblaient disposés à passer la journée là. Je réussis à me frayer un chemin parmi eux, la porte s’ouvrit, m’envoyant une nouvelle bouffée de bruit, et j’entrai. Dans la pièce, assis autour d’une longue table, je vis une vingtaine d’hommes, dont plusieurs se levèrent pour venir à ma rencontre, tandis que la plupart demeuraient à leur place. Trois ou quatre orateurs parlaient à la fois et mon entrée ne les arrêta point. Je reconnus à l’autre bout de la table l’abbé Benoît et Buton, qui vinrent à ma rencontre, et le capitaine Hugues, qui se leva, mais continua de parler. Outre ceux-ci, il y avait deux petits noblaillons, qui laissèrent leurs chaises, pour venir à moi tout extasiés ; Doury, qui se leva et se rassit une demi-douzaine de fois ; plus deux ou trois curés ou ecclésiastiques, que je connaissais de vue. Le remue-ménage fut grand, et non moindre la confusion. Mais en somme, après une minute d’agitation, je me trouvai reçu avec bienveillance, et installé dans un fauteuil au bout de la table, entre M. le capitaine d’un côté et de l’autre un notaire de Cahors. A la faveur du bruit, j’échangeai quelques mots avec l’abbé Benoît, qui s’attarda un instant à mon côté.
— Pourquoi donc n’être pas venu hier ? me glissa-t-il, avec un regard dont je fus seul à comprendre le pathétique.
— Mais vous m’aviez fait dire que je devais vous attendre ! répliquai-je.
— Moi ? fit-il. Pas du tout ; je vous ai fait dire que je vous priais de venir nous rejoindre… si vous le vouliez bien.