— Écoutez-moi ! s’écria l’officier ministériel.

Mais c’en était trop pour l’homme aux brigands. Il repartit de plus belle, et d’autres firent chorus, pour lui ou contre lui. A mon découragement, il semblait que la dispute ne fît que commencer, et qu’il fallût à nouveau rétablir la paix.

Inutile de dire à quel point j’étais affecté par tout ce vacarme, ce tohu-bohu, ce chamaillis sans l’ombre d’une politesse à laquelle j’étais accoutumé depuis toujours ; par ces vulgaires prises de bec et ces braillements. Je restais étourdi, perdu dans le bacchanal, sans plus d’importance, pour l’heure, que Buton. Voire moins, car tandis que je regardais autour de moi, plongé dans la stupeur de me trouver à cette table avec des gens d’une classe à côté de qui je ne m’étais jamais assis, — sauf par hasard à l’auberge, où ma présence maintenait tout dans les justes limites, — ce fut Buton qui, venant à la rescousse de l’officier, obtint finalement le silence.

— Maintenant qu’on vous a laissé parler, vous me permettrez peut-être d’en faire autant, dit le capitaine, d’un ton acerbe, s’emparant de l’attention qu’on lui avait ramenée. Cela va bien pour vous, monsieur le notaire, et pour vous, monsieur dont j’ai oublié le nom, vous n’êtes pas des combattants et n’avez cure de la difficulté où je me trouve. Mais une demi-douzaine de ceux qui siègent à cette table sont dans la même situation que moi, et ils me comprennent. Vous aurez beau réorganiser, si vos officiers sont emportés chaque matin, vous n’irez pas loin.

— Emportés ? comment ça ? cria le tabellion, bouffissant ses joues caves. Membres du Comité de…

— Comment ? reprit M. le capitaine, le coupant sans cérémonie ; par la piqûre d’une épée de ville ! Vous ne me comprenez pas, vous ; mais nous sommes ici quelques-uns qui ne pouvons faire trois pas dans la rue sans risquer d’être insultés ou provoqués.

— C’est la vérité ! déclarèrent d’une seule voix les deux noblaillons, au bas bout de la table.

— C’est la vérité, et il y a plus, poursuivit le capitaine, s’échauffant à mesure. Ce n’est pas là l’œuvre du hasard, mais le résultat d’un plan préconçu. C’est par ce moyen qu’on prétend nous réduire. J’ai vu tout à l’heure dans la rue trois hommes qui, j’en jurerais, sont des prévôts d’escrime déguisés.

— Des spadassins ! lança le notaire avec emphase.

— Je veux bien, dit Hugues avec plus de sang-froid. Donnez-leur le nom qu’il vous plaira. Mais quel parti prendre ? Si nous ne pouvons faire un pas sans provocation ni duel, nous voilà désarmés. On vous prendra tous vos chefs successivement.