— Voulez-vous, oui ou non, m’assister, monsieur ? s’écria-t-il d’un ton courroucé.
Et comme le tabellion voulait intervenir :
— Taisez-vous, vous ! reprit-il, en se retournant sur lui d’un air si menaçant que le gratte-papier fit un bond en arrière. Qu’est-ce que vous y entendez, espèce de vil petit chicaneau ! espèce de…
— Tout doux, tout doux, monsieur le capitaine, dis-je, ému par cet éclat et par la crainte de nouvelles complications. M. le notaire ne fait que son devoir en s’efforçant de vous retenir. Il a raison…
— Je n’ai rien à faire avec lui. Et quant à vous… vous me refusez votre assistance ?
— Je ne dis pas cela.
— En ce cas, si vous me l’accordez, je réclame vos services sur-le-champ ! Sur-le-champ ! répéta-t-il d’un ton plus posé. J’ai fixé rendez-vous derrière la cathédrale. Si vous voulez me faire cet honneur, je dois vous prier de venir sans retard.
Je vis qu’il n’en démordrait pas, et qu’il était inutile d’insister. En guise de réponse, je lui tirai mon chapeau, et nous nous dirigeâmes vers la porte. Le notaire, l’épicier, une demi-douzaine d’autres, nous interpellaient, s’efforçant de nous retenir. Mais comme l’abbé Benoît garda le silence, je descendis l’escalier et sortis de l’auberge. Au dehors, il était facile de voir que la querelle et l’insulte avaient eu des spectateurs. Une foule inquiète, non pas massive mais formée de petits groupes aux aguets, emplissait toute la partie découverte et ensoleillée de la place. A l’opposite, la chaussée que nous devions prendre pour aller à la cathédrale avait comme seuls occupants une bonne vingtaine de gentilshommes qui arboraient des cocardes blanches et se promenaient de long en large par trois ou quatre de front.
La foule les surveillait en silence ; et eux affectaient d’ignorer la foule. Bien plus, ils causaient et souriaient avec insouciance, les paupières entre-closes ; ils faisaient le moulinet avec leur canne, s’envoyaient des saluts, et de temps à autre s’arrêtaient pour s’offrir une prise. Ils dissimulaient mal un air provocateur que semblait justifier l’attitude silencieuse et presque couarde du populaire qui les surveillait du coin de l’œil.
Il nous fallut affronter leurs regards, et je rougis de honte en passant auprès d’eux. Beaucoup de ceux que je rencontrais là m’avaient vu, deux jours plus tôt, prendre la cocarde blanche chez Mme de Saint-Alais ; ils me voyaient à cette heure dans le camp opposé, sans rien savoir de mes motifs, et je devinais à leurs moues de mépris ce qu’ils pensaient de ce revirement. D’autres, qui me toisaient de haut et me laissaient à peine la place de passer, étaient des étrangers, porteurs d’épées d’ordonnance et de croix de Saint-Louis.