Et je m’arrêtai, prêtant l’oreille.

— Vous vous figurez toujours l’entendre ? dit-il, me regardant avec une attention ironique.

— Oui ; je crains qu’elle ne se livre à quelque méfait.

— Nous le craignons aussi, répliqua d’un ton sec le forgeron, en posant les coudes sur la table, et me regardant à nouveau. Ce n’est pas impossible.

Alors je compris. Je le lus dans les yeux de Doury, qui cherchaient à fuir les miens. La huée lointaine de la foule nous arriva plus haute dans l’air immobile d’été. A ce bruit, les visages devinrent plus graves, les mines s’allongèrent, plusieurs tremblèrent et baissèrent la tête. Je compris.

— Mon Dieu ! m’écriai-je tout ému, tremblant moi aussi. Personne ne va-t-il rien faire ? Voyons, allez-vous rester ici tranquilles, pendant que ces démons agissent à leur volonté ? pendant que l’on saccage des maisons, et que des femmes et des enfants…

— Pourquoi pas ? dit Buton sèchement.

— Pourquoi pas ! m’écriai-je.

— Hé oui, pourquoi pas ? reprit-il durement. (Et je vis alors qu’il dominait les autres ; que lui ne voulait pas et qu’eux n’osaient pas.) Nous étions disposés à respecter la paix et à la faire respecter par les autres. Mais vos cocardes blanches, vos nobles matamores, vos officiers sans soldats, monsieur le vicomte, soit dit sans vous offenser, ne l’ont pas voulu. Ils ont entrepris de nous mater ; et s’ils ne reçoivent une leçon ils vont recommencer. Non, monsieur, poursuivit-il en jetant les yeux autour de lui avec un sourire orgueilleux, car le pouvoir l’avait déjà singulièrement changé, laissons faire le peuple pour une demi-heure, et…

— Le peuple ? m’écriai-je. Est-ce que la crapule et la lie des rues, les gibiers de potence, les va-nu-pieds et les forçats de la ville… est-ce que c’est cela, le peuple ?