— Peu importe, dit-il, en fronçant les sourcils.

— Mais c’est un crime !

Deux ou trois frissonnèrent, et d’autres détournèrent les yeux de moi, piteusement ; mais le forgeron ne fit que hausser les épaules. Cependant je ne désespérais pas, je m’apprêtais à en dire davantage, à essayer des menaces, voire des prières ; mais sans me laisser le temps de parler, l’homme le plus rapproché des fenêtres leva la main pour réclamer le silence. Nous entendîmes le tumulte lointain s’apaiser, et dans le calme momentané retentit la sèche détonation d’une arme à feu, suivie d’une autre, et d’une troisième. Puis un rugissement de rage, distinct, articulé, plein de menace.

— Oh Dieu ! m’écriai-je, en regardant à la ronde, tout vibrant d’indignation ; je ne puis supporter cela ! Est-ce que personne ne va agir ? Est-ce que personne ne va rien faire ? Il faut qu’il y ait une autorité. Il faut que quelqu’un soit là pour réduire cette canaille ; ou sinon, je vous préviens, je vous préviens tous, ils finiront par vous égorger aussi ; vous, monsieur le tabellion, et vous, Doury !

— Il y avait quelqu’un, mais il est mort, répliqua Buton.

Le reste du Comité paraissait au supplice.

— Était-il donc le seul ?

— Ils l’ont tué, dit âprement le forgeron ; qu’ils en subissent les conséquences !

— Eux ? m’écriai-je, dans un élan de colère et de pitié. Oui, et vous aussi ! Et vous tous ! Je vous le répète, vous employez la lie du peuple pour écraser vos ennemis ! Mais bientôt vous serez écrasés à votre tour !

Personne ne me répondit ; on se taisait obstinément, et tous les yeux fuyaient mon regard. Je me rendis compte enfin que rien de ce que je pourrais dire ne serait capable de les émouvoir ; et sans ajouter un mot, je tournai les talons et me précipitai dans l’escalier. Je savais déjà, ou du moins je pouvais deviner, où la foule s’était portée, et d’où provenaient les clameurs et les coups de feu. Sitôt donc arrivé sur la place, je me dirigeai vers l’hôtel de Saint-Alais et pris ma course par les rues. Dans ces rues tranquilles je passai sous des fenêtres où des femmes pâles se penchaient curieusement, et sous les vertes persiennes fermées de maisons modernes ; je croisai quelques badauds isolés ; tout le quartier avait un aspect riant ; mais je courais toujours, les oreilles pleines de cette sinistre rumeur, et le cœur serré d’une crainte atroce.